Savitri est l'oeuvre principale de Sri Aurobindo, il y a travaillé jusqu'aux derniers instants de sa vie. Ici, je ne voudrais que partager deux extraits issus de la traduction de Satprem et qui me semblent d'actualité. 

Jamais tant de secrets n'ont été dits avec tant de beauté.

Satprem

Savitri

Premier extrait

Livre I – Le Yoga du Roi

Chant 3 - Le Yoga de la délivrance de l'âme

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Introduction de Satprem :
 

"Un être par sa prière pour le malheur de la Terre avait fait descendre ici la Mère Divine : Savitri, fille du Soleil, la Créatrice.

Le Roi Ashwapati, le « Maître-des-Énergies », père de Savitri, incarne le pionnier de l'espèce.

D'âge en âge, il a poussé l'exploration de la conscience humaine et de ses pouvoirs inconnus. 

Et en notre âge ? C'est l'exploration même, prodigieuse, pas à pas, de Sri Aurobindo"

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« Là, tout était révélé, ce que personne ici ne peut exprimer ; 

Les visions et les rêves étaient des fables racontées par la vérité 

Des symboles plus véridiques que les faits 

Ou des vérités marquées d’un sceau surnaturel. 


Des yeux immortels s’approchaient, regardaient dans les siens, 

Des êtres de nombreux royaumes venaient proche et parlaient : 

Les toujours vivants que nous appelons morts 

Pouvaient quitter leur gloire par-delà la mort et la naissance 

Pour dire la sagesse qui dépasse tous les mots : 

Les rois du mal et les rois du bien, 

Plaideurs à la cour de la raison,

Proclamaient l’évangile de leurs contraires 

Et tous se croyaient les porte-parole de Dieu : 

Les dieux de lumière et les titans noirs 

Se disputaient son âme comme un trophée de prix. »

Savitri

Deuxième extrait

Livre 6  - Le Livre du Destin

Chant 1 - Le Mot du Destin

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Introduction de Satprem :

Narad, le chantre céleste, le Voyant, occupe une place toute spéciale dans la tradition indienne : c’est un homme divinisé, l’annonciateur ou le précurseur de l’Homme Divin à venir. 

Il n’est pas “né dieu”, mais homme devenu dieu. 

Il a pris rang parmi les immortels et il peut à volonté se déplacer parmi les trois mondes, sur les sommets supraconscients et à travers notre monde physique et mortel, et les mondes subconscients ou “inconscients” qui recèlent les clefs de notre avenir. 

Il connaît donc les trois temps, passé, présent et à venir, et c’est lui qui annonce le Destin de Savitri et de Satyavane. 

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Par de silencieux confins à la frontière du plan mortel,

Traversant de vastes étendues de paix lumineuse

Narad, le sage céleste du Paradis

Descendait, chantant dans l’immensité radieuse de l’air.


 

Attiré par l’été doré de la terre

Posée sous lui comme une boule ardente

Lancée sur quelque table des Dieux

Roulée et mue comme par une invisible main

Pour attraper la chaleur et la flamme d’un petit soleil,

Il quittait les heureux chemins de l’Immortel

Vers un monde de labeur et de quête et de chagrin et d’espoir,

Vers ces lieux où la vie et la mort jouent à la bascule.


 

À travers les frontières impalpables d’un espace d’âme

Il est passé du monde Mental au monde des choses matérielles

Parmi les inventions du Moi inconscient

Et les rouages d’une Force somnambule aveugle.


 

Sous lui, brûlait une myriade de soleils tournoyants :

Il a percé les ondes de l’océan éthéré,

Un Air originel apportait la joie d’un premier toucher,

Un Esprit secret prenait son formidable souffle

Contractant et dilatant cet énorme univers ;

Dans sa grandiose révolution à travers le Vide

La puissance secrète du feu créateur

Déployait son triple pouvoir constructeur et créateur des formes,

Sa danse ondulatoire qui tisse d’infinitésimales étincelles,

Ses nébuleuses qui bâtissent la forme et la masse :

La base magique et la trame d’un monde,

Sa radiance qui éclate dans la lumière des étoiles ;

Narad sentait la sève de la vie, la sève de la mort,

Il s’enfonçait dans la communion dense de la Matière solide

Dans l’obscure unité de ses formes

Il partageait l’identité d’un Esprit muet.


 

Et voici qu’il voyait l’Être cosmique à la tâche,

Ses yeux mesuraient les espaces, sondaient les abîmes,

Son regard intérieur suivait les mouvements de l’âme,

Il voyait l’éternel labeur des Dieux,

Il observait la vie des bêtes et des hommes.


 

Alors le ton du chanteur a changé,

Une émotion et un émerveillement faisaient vibrer sa voix :

Il ne chantait plus la lumière qui jamais ne pâlit

Ni l’unité, ni la pure félicité immortelle,

Il ne chantait plus le cœur impérissable de l’amour,

Son chant était un hymne de l’Ignorance et du Destin.


 

Il chantait le nom de Vichnou (1), et la naissance

Et la joie et la passion du monde mystique,

Et comment les étoiles furent créées et la vie commença

Et les terres silencieuses s’animèrent avec le battement d’une âme.


 

Il chantait l’Inconscient et son moi secret,

Son pouvoir tout-puissant sans savoir ce qu’il fait,

Qui modèle tout sans vouloir, sans penser ni sentir,

Son mystère occulte, infaillible et aveugle,

Et les ténèbres qui ont soif de l’éternelle Lumière,

Et l’Amour qui couve au fond des sombres abîmes

Attendant une réponse des cœurs humains,

Et la mort qui grimpe vers l’immortalité.


 

Il chantait la Vérité qui crie au fond de la Nuit aveugle,

Et la Mère de Sagesse cachée dans la poitrine de la Nature

Et l’Idée qui œuvre derrière cette Nature muette

Et le miracle de ses mains transmutatrices :

Il chantait la vie qui sommeille dans la pierre et dans le soleil 

Et le mental subliminal dans la vie sans mental,

Et la conscience qui s’éveille dans les bêtes et dans les hommes.


 

Il chantait la gloire et la merveille qui doivent naître

Et le Suprême qui arrache enfin son voile,

Il chantait le corps devenu divin et la vie devenue félicité,

L’immortelle tendresse qui embrasse l’immortel pouvoir,

Le cœur qui sent directement les cœurs,

La pensée qui voit directement les pensées,

Et le délice quand toutes les barrières tombent,

Et la transfiguration et l’extase.


 

Alors, tandis qu’il chantait les démons se mirent à pleurer de joie

Voyant venir la fin de leur longue et terrible tâche

Et la défaite qu’ils avaient en vain espérée,

Et l’heureuse délivrance du destin funeste

Qu’ils avaient eux-mêmes choisi

Et le retour en l’Un d’où ils étaient venus.

 

(1) : le dieu créateur

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