Suite du chapitre 20 de La Vie Divine, Mort, Désir et Incapacité. Cette fois-ci, voyons les deux paragraphes sur le désir.

Lien vers le PDF

Page 224 :

Mais ce processus est une nécessité de cet entredévorement dont nous voyons qu’il constitue la loi initiale de la Vie dans la Matière. La Vie, dit l’Upanishad, est la Faim qui est la Mort, et par cette Faim qui est la Mort, ashanâyâ mrityuh, le monde matériel a été créé. Car la Vie sur terre emprunte le moule de la substance matérielle, et la substance matérielle est l’Être infiniment divisé qui aspire infiniment à s’agréger ; entre ces deux impulsions de division infinie et d’infinie agrégation, se forme l’existence matérielle de l’univers.

La tentative que fait l’individu, l’atome vivant, pour subsister et s’accroître, voilà toute la signification du Désir ; un accroissement physique, vital, moral, mental par une expérience qui s’élargit pour embrasser toutes choses, une possession, une absorption, une assimilation, une jouissance de plus en plus complètes, constituent l’impulsion inévitable, fondamentale, indéracinable de l’Existence qui s’est divisée et individualisée, mais demeure secrètement consciente de son infinité qui embrasse et possède tout.

L’élan qui nous pousse à réaliser cette conscience secrète est l’aiguillon du Divin cosmique, la soif du Moi incarné en chaque créature individuelle ; et il est inévitable, juste et salutaire que celle-ci cherche à la réaliser d’abord dans les conditions de la vie par une croissance et une expansion toujours plus vastes.

Dans le monde physique, cela ne peut se faire qu’en tirant sa nourriture du milieu : on s’élargit en absorbant les autres ou ce qu’ils possèdent ; et cette nécessité est la justification universelle de la Faim sous toutes ses formes.

Cependant, ce qui dévore doit aussi être dévoré ; car la loi d’échange, d’action et de réaction, de capacité limitée et donc, pour finir, d’épuisement et de disparition, gouverne toute vie dans le monde physique.

Renoncement intégral aux désirs vitaux

Renoncement intégral aux désirs vitaux

Paragraphe suivant :

Ce qui n’était encore qu’une faim vitale dans la vie subconsciente se transforme, dans le mental conscient, en des formes supérieures ; la faim dans les parties vitales devient, dans la vie mentalisée, la brûlure du Désir, et la tension de la Volonté dans la vie intellectuelle ou pensante.

Ce mouvement de désir doit continuer, et il est même indispensable jusqu’à ce que l’individu se soit suffisamment développé pour devenir enfin maître de lui-même et, par une croissante union avec l’Infini, prendre possession de cet univers.

Le Désir est le levier grâce auquel le divin principe-de-Vie atteint son but, qui est de s’affirmer dans l’univers ; essayer de l’étouffer au profit de l’inertie est une négation de ce principe-de-Vie, une Volonté-de-ne-pas-être qui est nécessairement une ignorance ; car pour cesser d’être individuellement, il faut être infiniment.

En outre, le Désir ne peut être conduit à sa fin véritable qu’en devenant le désir de l’infini et en étant comblé par une plénitude supérieure et une satisfaction infinie dans l’intégrale félicité de l’Infini.

Jusque-là, il lui faut progresser, de la faim où l’on s’entredévore jusqu’au don réciproque, au sacrifice mutuel toujours plus joyeux. L’individu se donne à d’autres individus et les reçoit en lui, l’inférieur se donne au supérieur et le supérieur à l’inférieur de façon à pouvoir s’accomplir l’un en l’autre ; l’humain se donne au Divin, et le Divin à l’humain ; le Tout dans l’individu se donne au Tout dans l’univers, et reçoit, en récompense divine, son universalité réalisée.

Ainsi la loi de la Faim doit céder graduellement la place à la loi de l’Amour, la loi de la Division à la loi de l’Unité, la loi de la Mort à la loi de l’Immortalité ; tels sont la nécessité et la justification, tels sont le couronnement et l’accomplissement du Désir qui est à l’œuvre dans l’univers.

Commentaire personnel

J'ai été un peu suffoqué de lire cela car, jusqu'à présent, j'avais plutôt lu des choses assez négatives sur le désir, qu'il fallait l'annihiler, qu'il était la cause de toute souffrance, etc. En effet, Sri Aurobindo-Mère ont par ailleurs beaucoup écrit sur le renoncement aux désirs... et cet aspect de l'enseignement, insuffisamment bien compris, a eut quelques conséquences....

Et nous avons ici, presque, l'enseignement opposé. Il y a de quoi être troublé. En psychologie, cela s'appelle une injonction paradoxale et cela peut rendre fou. Je me souviens de Mère rappeler que Sri Aurobindo avait dit tout et son contraire... et ailleurs, que le grand secret était d'harmoniser les contraires. 

Il est parfois difficile de savoir où nous en sommes du chemin, à quel stade ; notre discernement est souvent trompé. Avoir une vision juste de soi-même. D'autant plus compliqué qu'une partie de notre être peut être sur un certain plan alors qu'une autre est dans un autre... c'est peut-être la raison pour laquelle que notre avancée est si chaotique... 

Peut-être faut-il renoncer aux désirs, mais accepter le désir, comprendre sa nature, comprendre qu'il est une force et savoir s'en servir...

En tout cas, ces deux paragraphes rectifient la compréhension de façon assez magistrale et expliquent d'une façon merveilleuse cet équilibre à trouver entre le recevoir et le donner. 

Sri Aurobindo résume ici d'une façon magnifique toute l'affaire du désir... 

Retour à l'accueil