Hier, j'évoquais la perception d'un sentiment de révolte dans la matière et cette nuit, en continuant ma lecture de La Vie Divine, je découvrais des passages qui m'ont beaucoup émus, car ils touchaient précisément, cette vieille blessure jamais guérie.

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On peut dire que La Vie Divine est un livre métaphysique,  philosophique et s'adresse avant tout au mental et pourtant, cette fois-ci, le mental émotif était profondément touché car, dans la foulée du texte d'hier, il expliquait la raison profonde et vraie de la souffrance humaine. 

Regardons de plus près ce chapitre 25 - Le Noeud de la Matière. Le propos de Sri Aurobindo est si dense que j'ai besoin pour le digérer de le découper, comme cela, paragraphe par paragraphe, et même phrase par phrase, comme pour le manger par petit bout, à la petite cuillère.

Toutes mes excuses si vous êtes capables de le lire d'une traite. En ce qui me concerne, après quelques pages, un chapitre, j'ai parfois besoin de plusieurs jours, et le plus souvent de relire deux fois, trois fois... avant d'aller plus loin. 

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Cependant, il ne fait pas de doute que c’est là, dans la Matière, que se trouve le nœud de la difficulté ; c’est elle qui dresse l’obstacle, car à cause de la Matière, la Vie est grossière et limitée, frappée par la mort et la douleur ; à cause de la Matière, le Mental est plus qu’à moitié aveugle : les ailes coupées, les pattes attachées à un étroit perchoir, il ne peut s’envoler vers les hauteurs, vers cette immensité et cette liberté dont il est conscient.

De son point de vue, le chercheur spirituel intransigeant a donc raison si, dégoûté de la boue de la Matière, révolté par la grossièreté animale de la Vie ou impatienté par l’étroitesse où s’emprisonne le Mental et par sa vision tournée vers le bas, il décide de s’échapper de tout cela et de retourner, par l’inaction et le silence, à l’immobile liberté de l’Esprit.

Mais ce n’est pas là le seul point de vue et nous ne sommes pas tenus de le considérer comme la sagesse intégrale et ultime, sous prétexte qu’il existe de brillants et glorieux exemples de personnes qui l’ont sublimement soutenu et exalté.

Affranchis de toute passion et de toute révolte, voyons plutôt ce que signifie cet ordre divin de l’univers ; quant à ce grand nœud inextricable de la Matière qui nie l’Esprit, essayons d’en découvrir et d’en démêler les fils afin de le défaire par une solution, au lieu de le trancher par la violence.

Nous devons d’abord formuler la difficulté, l’opposition, de façon complète et catégorique, en l’exagérant s’il le faut, plutôt qu’en la minimisant, et puis chercher l’issue.

La Matière se prépare à recevoir le Supramental

La Matière se prépare à recevoir le Supramental

Ce qui oppose essentiellement la Matière à l’Esprit, c’est donc, tout d’abord, que le principe de l’Ignorance atteint en elle son point culminant.

La Conscience s’y est perdue et oubliée dans une forme de ses œuvres, comme un homme complètement absorbé en lui-même pourrait oublier non seulement qui il est, mais oublier même qu’il existe, et n’être plus, momentanément, que le travail qui s’accomplit et la force qui l’exécute.

L’Esprit lumineux en soi, infiniment conscient de lui-même derrière toutes les opérations de la force, et maître de toutes, semble avoir disparu et ne plus même exister.

Il existe peut-être quelque part, mais ici, Il semble n’avoir laissé qu’une Force matérielle brute et inconsciente qui crée et détruit éternellement sans se connaître elle-même ni connaître ce qu’elle crée, ni même pourquoi elle crée, ni pourquoi elle détruit ce qu’elle a jadis créé ; elle ne le sait pas, car elle n’a pas de mental ; elle ne s’en soucie pas, car elle n’a pas de cœur.

Et si ce n’est pas la vérité réelle même de l’univers matériel, si, derrière tout ce phénomène trompeur, il y a un Mental, une Volonté et quelque chose de plus grand que le Mental ou que la Volonté mentale, c’est néanmoins cette sombre apparence que l’univers matériel présente lui-même comme vérité à la conscience qui émerge en lui de sa nuit ; et si ce n’est pas une vérité mais un mensonge, c’est un mensonge fort efficace, car il détermine les conditions de notre existence phénoménale et assiège toute notre aspiration et tous nos efforts.

Connaissance Supramentale

Commentaire

J'ai souvent partagé ce ressenti de la douleur de l'ignorance, de ne plus rien comprendre à rien, de se sentir si impuissant à résoudre l'énigme de notre vie... ce genre de choses. Et voilà ce qu'écrit Sri Aurobindo dans le paragraphe suivant. 

Telle est en effet la monstruosité, tel est l’impitoyable et terrible miracle de l’univers matériel : qu’un mental ou, du moins, des mentals, émergent de ce non-Mental et se voient contraints de lutter faiblement pour un peu de lumière ; impuissants individuellement, à peine moins impuissants lorsque pour se défendre ils associent leurs faiblesses individuelles au sein de la géante Ignorance qui gouverne l’univers.

Hors de cette impitoyable Inconscience et soumis à son inflexible juridiction, des cœurs sont nés, qui aspirent et sont torturés et saignent sous le poids de l’aveugle, de l’insensible cruauté de cette existence implacable, cruauté qui leur impose sa loi et devient sensible dans leur sensibilité, brutale, féroce, horrible.

Mais derrière les apparences, qu’est au fond ce mystère ?

Nous pouvons voir que c’est la Conscience qui s’était perdue et qui reprend conscience d’elle-même, émergeant de son gigantesque oubli de soi, lentement, péniblement, comme une Vie qui aspire à la sensibilité, devient à moitié sensible, puis faiblement sensible, puis tout à fait sensible, et qui, finalement, lutte pour être plus que sensible, pour être à nouveau divinement consciente d’elle-même, libre, infinie, immortelle.

Mais elle y travaille dans le cadre d’une loi qui est le contraire de toutes ces choses, dans les conditions de la Matière, autrement dit, contre l’étreinte de l’Ignorance.

Les mouvements qu’elle doit suivre, les instruments qu’elle doit utiliser, sont établis et façonnés pour elle par cette Matière grossière et divisée et lui imposent à chaque pas l’ignorance et la limitation.

Et puis Sri Aurobindo aborde le deuxième obstacle :

Car la seconde opposition fondamentale que la Matière présente à l’Esprit, est cet asservissement absolu à la Loi mécanique. À tout ce qui cherche à se libérer, la Matière oppose une colossale Inertie. Non que la Matière elle-même soit inerte ; elle est plutôt un mouvement infini, une force inconcevable, une action sans limites dont les mouvements grandioses suscitent notre constante admiration.

Mais tandis que l’Esprit est libre, maître de lui-même et de ses œuvres, et non point soumis à elles, créateur et non point esclave de la loi, cette Matière géante est rigidement assujettie à une Loi fixe et mécanique qui lui est imposée, qu’elle ne comprend pas et n’a jamais conçue, mais qu’elle applique inconsciemment comme une machine fonctionne sans savoir qui l’a créée, par quel procédé et à quelle fin.

Et lorsque la Vie s’éveille et cherche à s’imposer à la forme physique et à la force matérielle, et à se servir des choses à son gré et pour ses propres besoins, lorsque le Mental s’éveille et cherche à savoir qui il est et ce que sont toutes choses, lorsqu’il veut connaître le pourquoi et le comment et, surtout, utiliser sa connaissance pour imposer aux choses sa loi plus libre et son action autonome, la Nature matérielle semble céder, semble même approuver et collaborer, mais c’est après une lutte, à contrecœur, et seulement jusqu’à un certain point.

Au-delà, elle présente une inertie, une négation, une obstruction obstinées, et elle persuade même la Vie et le Mental qu’ils ne peuvent aller plus loin, ni parachever leur victoire.

La Vie tente de s’élargir et de se prolonger et elle y réussit ; mais lorsqu’elle recherche l’immensité suprême et l’immortalité, elle se heurte à l’obstruction implacable de la Matière et se retrouve liée à l’étroitesse et à la mort.

Le Mental cherche à aider la Vie et à satisfaire l’élan qui le pousse à embrasser toute connaissance, à devenir toute lumière, à posséder la vérité et à être la vérité, à faire régner l’amour et la joie et à être l’amour et la joie ; mais il y a toujours la déviation, l’erreur et la grossièreté des instincts vitaux matériels, la négation et l’obstruction des sens matériels et des instruments physiques.

L’erreur poursuit sans trêve sa connaissance, l’obscurité est l’inséparable compagne et l’arrière-plan de sa lumière; la vérité est recherchée, et découverte, et pourtant, une fois saisie, elle cesse d’être la vérité, et la quête doit continuer ; l’amour est là, la joie est là, mais ils ne peuvent se satisfaire, et chacun traîne comme une chaîne ou projette comme une ombre son propre contraire, la colère, la haine et l’indifférence, la satiété, le chagrin et la douleur.

L’inertie avec laquelle la Matière répond aux demandes du Mental et de la Vie, empêche la conquête de l’Ignorance et de la Force brute qui est le pouvoir de l’Ignorance.

Et Sri Aurobindo explique la troisième difficulté du monde matériel

Et lorsque nous cherchons à savoir pourquoi il en est ainsi, nous voyons que le succès de cette inertie et de cette obstruction est dû à un troisième pouvoir de la Matière ; car la troisième opposition fondamentale que la Matière offre à l’Esprit est qu’en elle le principe de la division et de la lutte atteint son point culminant.

Certes, elle est en réalité indivisible, mais la divisibilité est toute la base de son action dont, apparemment, il lui est interdit de jamais s’écarter ; ses deux seuls moyens d’union, en effet, sont l’agrégation d’unités ou une assimilation qui implique la destruction d’une unité par une autre ; or ces deux méthodes sont un aveu d’éternelle division, puisque la première elle-même procède par association plutôt que par unification et que, en son principe même, elle admet la constante possibilité et donc, pour finir, la nécessité de la dissociation et de la dissolution.

Les deux méthodes reposent sur la mort ; (1) pour l’une c’est un moyen, pour l’autre une condition de la vie. Et toutes deux présupposent comme condition de l’existence universelle une lutte où s’affrontent constamment les unités divisées, chacune s’efforçant de se maintenir elle-même et de maintenir ses associations, de contraindre ou de détruire ce qui lui résiste, d’absorber et de dévorer les autres pour se nourrir, tout en étant elle-même poussée à se révolter et à échapper à cette contrainte, cette destruction, cette assimilation dévorante.

Quand le principe vital manifeste ses activités dans la Matière, il y trouve cette seule base pour toutes ses activités et il est obligé de se plier à ce joug ; il lui faut accepter la loi de la mort, du désir et de la limitation, et cette lutte constante pour dévorer, posséder, dominer dont nous avons vu qu’elle est le premier aspect de la Vie.

Et lorsque le principe mental se manifeste dans la Matière, il doit accepter du moule et du matériau où il œuvre le même principe de limitation, de recherche sans découverte sûre, la même association et la même dissociation constantes de ses gains et des constituants de ses œuvres, en sorte que la connaissance obtenue par l’homme, l’être mental, semble ne jamais être définitive ni libre du doute et du déni, et que tout son labeur semble condamné à se mouvoir selon un rythme d’action et de réaction où se font et se défont les choses, dans des cycles de création, de brève préservation et de longue destruction sans qu’aucun progrès certain soit assuré.

Commentaire personnel : 

(1) Je comprends un peu mieux pourquoi Mère et Satprem disait que ce monde, apparemment vivant, était construit par la mort. 

Et surtout, l’ignorance, l’inertie et la division de la Matière imposent fatalement à l’existence vitale et mentale qui en émergent la loi de la douleur et de la souffrance et le trouble de l’insatisfaction propres à cet état de division, d’inertie et d’ignorance.

En fait, l’ignorance n’entraînerait pas la douleur de l’insatisfaction si la conscience mentale était totalement ignorante (1), si elle pouvait se reposer, satisfaite, dans sa coquille coutumière, inconsciente de sa propre ignorance ou de l’océan infini de conscience et de connaissance où son existence est plongée ; mais c’est précisément à cela que la conscience s’éveille en émergeant de la Matière : d’abord à son ignorance du monde où elle vit et qu’elle doit connaître et maîtriser pour être heureuse ; ensuite à la stérilité et à la limitation extrêmes de cette connaissance, à l’indigence et à l’insécurité du pouvoir et du bonheur qu’elle apporte, et à la perception d’une conscience et d’une connaissance infinies, d’un être véritable infini en qui seuls un bonheur souverain et infini peut être découvert. (2)

L’obstruction de l’inertie n’entraînerait pas non plus le trouble et l’insatisfaction si la sensibilité vitale qui émerge dans la Matière était complètement inerte, si elle se satisfaisait de son existence limitée et à demi consciente, et ne percevait pas le pouvoir infini et l’existence immortelle où elle vit, dont elle fait partie, bien qu’elle en soit séparée, ou si rien en elle ne l’incitait à faire effort pour participer réellement à cette infinité et cette immortalité.

Mais c’est là précisément ce que toute vie est amenée à sentir et à rechercher depuis le début : son insécurité, le besoin de durer et de se protéger, et la lutte que cela implique ; elle prend finalement conscience des limites de son existence et commence à éprouver le besoin de s’élancer vers ce qui est vaste et permanent, vers l’infini et l’éternel.

Commentaire personnel : 

(1) : "Les ignorants sont bénis". Réplique du film Matrix, quand Cypher rencontre l'agent Smith au restaurant et lui promet de trahir Morphéus. 

CYPHER – C’est drôle, je sais que ce steak n’existe pas, je sais que lorsque je le mets dans ma bouche c’est la Matrice qui dit à mon esprit que ce steak est saignant et délicieux… Au bout de neuf ans, vous savez ce que j’ai compris ? Les ignorants sont bénis !   

(2) : Nous entendons beaucoup parler de Grand Reset et de Grand Réveil. Depuis des mois, les médias alternatifs nous promettent des révélations douloureuses sur les coulisses du monde. Nous pensons à la pédocriminalité et autres corruptions du même genre. À la lecture de ce paragraphe, je me suis demandé si notre premier éveil de conscience n'allait pas commencer par la douloureuse découverte de l'ampleur de notre dénuement.

Découvrons la suite :

Et lorsqu’en l’homme la vie devient pleinement consciente d’elle-même, cette lutte, cet effort et cette aspiration inéluctables atteignent leur paroxysme, et il finit par ressentir la douleur et la discorde du monde de façon trop aiguë pour s’en accommoder.

Pendant longtemps, l’homme peut trouver la paix en cherchant à se satisfaire de ses limitations, ou en se bornant à lutter pour gagner autant que possible la maîtrise de ce monde matériel où il vit — quelque victoire mentale et physique de sa connaissance progressive sur des rigidités inconscientes, de sa petite volonté et de son petit pouvoir conscients et concentrés sur des forces monstrueuses gouvernées par l’inertie.

Mais là encore, il découvre que les plus grands résultats auxquels il puisse atteindre sont limités, pauvres, non concluants, et force lui est de regarder au-delà.

Le fini ne peut demeurer à jamais satisfait, pourvu qu’il soit conscient d’un fini plus grand que lui, ou d’un infini qui le dépasse et auquel il puisse néanmoins aspirer.

Et même s’il le pouvait, l’être apparemment fini, qui se sent être en réalité un infini ou qui sent simplement la présence ou l’impulsion ou le frémissement d’un infini au-dedans de lui, ne le pourrait jamais tant que les deux ne sont pas réconciliés, tant qu’il ne possède pas

Cela ou tant que Cela ne le possède pas, à quelque degré ou de quelque façon que ce soit.

L’homme est cet infini apparemment fini et il est inévitablement appelé à rechercher l’Infini.

Il est le premier fils de la terre à devenir vaguement conscient de Dieu en lui, de son immortalité ou de son besoin d’immortalité, et la connaissance est un fouet qui l’oblige à avancer, et une croix où il sera crucifié jusqu’à ce qu’il soit capable de la transformer en une source de lumière, de joie et de puissance infinies.

Commentaire

C'est cela qui m'a beaucoup touché, la réponse à ce sentiment si souvent ressenti que.... rien ne sert à rien. Tant d'effort pour se sentir mieux, essayer ceci, essayer cela, et encore et encore avec au final, passé l'enthousiasme de la découverte d'une nouvelle technique, d'une nouvelle pratique.... au fond, toujours ce même chagrin.

Alors, pour ne plus y penser, pendant un temps, les fuites ont une certaines efficacité, mais au final, on revient toujours au même point douloureux...

Et quand les petits plaisirs de la vie s'en vont aussi... une bonne série télé, un bon bouquin ou une bonne bouffe, une bonne baise ou une bonne balade.... que reste t-il ? Est-ce là tout le sel de l'existence ? 

Je reconnais que le Zhi Neng Qi Gong a été dans ma vie ce qui s'approchait le plus de la solution.... mais insuffisante, l'accent encore trop mis sur la forme extérieure de la pratique. Beaucoup de stages, beaucoup de pratique et au bout, toujours la même douleur...

Et puis, à force de ne trouver aucune solution vraie, on finit par culpabiliser, se trouver vraiment nul. Après tout, tant de gens ont l'air d'aller beaucoup mieux sans se poser toutes ces questions... 

Tout de même, j'ai bien pleuré en lisant ce chapitre. Dans un article précédent, je disais mon sentiment d'être crucifié. Une partie de moi me disait que bien des gens ont du penser en me lisant que je déraillais..... et voilà que Sri Aurobindo reprend l'image. 

Quand nous sommes battus et violés ou ceci ou cela, nous pouvons être tristes et malheureux, cela se comprend aisément. Mais quand dans la réalité objective, il n'y a rien, ou pas grand chose, pour expliquer, donner du sens au chagrin que l'on ressent, que se passe t-il ?

La seule conclusion est que la douleur est inhérente à l'existence humaine, ce qu'explique très bien Sri Aurobindo dans ce chapitre.

Souvent, dans mes méditations, surtout pendant le japa, j'ai été en contact avec "une cruauté" dedans dans les profondeurs. Elle me faisait penser à l'essence de la Négation. Cruauté en ce sens que nous pouvons pleurer, crier, nous débattre, supplier, appeler à l'Aide et tous les anges et tous les saints, cela ne change rien, cela ne bouge pas. Cela ressemble à une loi inexorable, un Non absolu. 

Je n'ai jamais ressenti cela comme un mur... parce qu'un mur, on imagine très bien pouvoir passer au-dessus. Plutôt un caillou qui pèse 1000 tonnes ou un pieu enfoncé  jusque dans les profondeurs de la substance de l'être.... 

Pour l'instant, jamais vraiment trouvé. Alors que faire ? 

Rien est une première possibilité et à vrai dire, tant que l'on ne se bat pas contre ce truc, tant que l'on est pas en contact avec, la vie peut aller très bien. Par contre, quand on commence à vouloir travailler sur cette chose au fond de l'inconscient, cela commence à se gâter...

Heureusement, les spéléologues sont contraints de remonter de temps en temps à la surface pour retrouver des airs plus respirables... 

Dans ce chapitre, Sri Aurobindo évoque avec des mots si simples et si poignants, le problème. Dans la suite du livre, il évoquera certainement les solutions.

En attendons voyons la suite de ce chapitre.

N’était le principe de division rigide dont la Matière est issue, ce développement progressif, cette manifestation croissante de la Conscience et de la Force, de la Connaissance et de la Volonté divines qui se sont perdues dans l’ignorance et l’inertie de la Matière, pourraient bien être une heureuse efflorescence, progressant vers une joie toujours plus grande, pour atteindre finalement à la joie infinie.

Mais l’individu est enfermé dans la conscience personnelle d’un mental, d’une vie et d’un corps séparés et limités, et cela s’oppose à ce qui, autrement, serait la loi naturelle de notre développement.

Dans le corps, cela introduit la loi de l’attirance et de la répulsion, de la défense et de l’attaque, de la discorde et de la douleur. Chaque corps étant en effet une force-consciente limitée, il se sent exposé aux attaques, aux chocs, aux contacts violents d’autres forces conscientes limitées de même nature ou de forces universelles, et quand il se sent envahi ou incapable d’harmoniser la conscience qui contacte et celle qui reçoit, il éprouve malaise et douleur, attirance ou répulsion, il doit se défendre ou attaquer ; sans cesse, il lui est demandé de subir ce qu’il ne veut ou ne peut supporter.

Dans le mental émotif et le mental sensoriel, la loi de division introduit les mêmes réactions, avec les valeurs plus hautes que sont le chagrin et la joie, l’amour et la haine, l’oppression et la dépression, valeurs coulées dans les modes du désir ; et le désir engendre la tension et l’effort, qui engendrent à leur tour l’excès et le manque de force, l’incapacité, une alternance d’accomplissement et de déception, de possession et de recul, un malaise, une lutte et des troubles constants.

Au lieu d’une loi divine qui fait qu’une vérité plus étroite se fond, tel un fleuve, en une vérité plus grande, qu’une lumière plus restreinte est intégrée dans une lumière plus vaste, une volonté inférieure soumise à une volonté supérieure transformatrice, que de mesquines satisfactions progressent vers une satisfaction plus noble et plus complète, cette loi de division introduit dans l’ensemble du mental des dualités similaires : la vérité poursuivie par l’erreur, la lumière par l’obscurité, la pouvoir par l’incapacité, le plaisir de la quête et de l’accomplissement par la douleur de la répulsion et de l’insatisfaction devant ce qui a été atteint ; le mental assume sa propre affliction ainsi que l’affliction de la vie et du corps et prend conscience du triple défaut, de la triple insuffisance de notre être naturel.

Tout cela implique le déni de l’Ânanda, la négation de la trinité de Satchidânanda et donc, si la négation est insurmontable, la futilité de l’existence ; car en se projetant dans le jeu de la conscience et de la force, l’existence doit chercher ce mouvement non seulement pour lui-même, mais pour sa propre satisfaction, et si nulle satisfaction réelle ne peut s’y trouver, il est évident qu’il faudra finalement abandonner ce jeu comme une vaine tentative, une erreur colossale, un délire de l’esprit qui s’incarne.

Et Sri Aurobindo de conclure cette magistrale présentation de la perception négative de l'existence  :

Tel est tout le fondement de la théorie pessimiste du mondeoptimiste, peut-être, quant aux mondes et aux plans au-delà, mais pessimiste quant à la vie terrestre et à la destinée de l’être mental relative à l’univers matériel.

Car, affirme-t-elle, la nature même de l’existence matérielle étant la division et la semence même du mental incarné étant l’auto-limitation, l’ignorance et l’égoïsme, rechercher sur terre la satisfaction de l’esprit, ou chercher un terme ou un but et un couronnement divins pour le jeu universel, est vain et illusoire ; ce n’est que dans un ciel de l’Esprit et non pas dans le monde, ce n’est que dans la vraie quiétude de l’Esprit et non pas dans ses activités phénoménales, que nous pouvons réunir l’existence et la conscience à la divine félicité du moi.

L’Infini ne peut se retrouver lui-même qu’en rejetant comme erreur et trébuchement sa tentative pour se trouver dans le fini.

L’émergence de la conscience mentale dans l’univers matériel ne saurait non plus apporter la promesse d’un accomplissement divin, car le principe de division n’est pas propre à la Matière, mais au Mental ; la Matière n’est qu’une illusion du Mental où celui-ci introduit son principe de division et d’ignorance.

Au sein de cette illusion, le Mental ne peut donc trouver que lui-même ; il ne peut que voyager entre les trois termes de l’existence divisée qu’il a créée : il ne peut y trouver l’unité de l’Esprit ni la vérité de l’existence spirituelle.

Et puis, si Sri Sri Aurobindo n'aborde pas encore vraiment la solution, au moins nous avons l'assurance que ce n'est qu'un passage, qu'une issue glorieuse existe et sa démonstration est.... magistrale :

Or il est vrai que le principe de division dans la Matière ne peut être qu’une création du Mental divisé qui s’est précipité dans l’existence matérielle ; car cette existence matérielle n’a point d’être en soi, n’est point le phénomène originel mais seulement une forme créée par une force-de-Vie qui divise tout et qui élabore les conceptions d’un Mental qui, lui aussi, divise tout.

En élaborant l’être dans ces apparences de l’ignorance, de l’inertie et de la division de la Matière, le Mental diviseur s’est perdu et emprisonné dans un donjon qu’il a lui-même construit, s’est chargé de chaînes qu’il a lui-même forgées.

Et s’il est vrai que le Mental diviseur est le premier principe de création, alors il doit être aussi l’ultime accomplissement possible dans la création ; et l’être mental qui lutte en vain contre la Vie et la Matière, qui ne les subjugue que pour être subjugué par elles, qui répète éternellement un cycle stérile, doit être le dernier terme, le terme suprême de l’existence cosmique.

Mais on n’aboutit pas à de telles conséquences si, au contraire, c’est l’Esprit immortel et infini qui s’est voilé sous le dense revêtement de la substance matérielle et y travaille par le suprême pouvoir créateur du Supramental, n’acceptant les divisions du Mental et le règne du principe le plus bas, le principe matériel, que comme les conditions initiales d’un certain jeu évolutif de l’Un dans la Multiplicité.

Autrement dit, si ce n’est pas simplement un être mental qui est caché dans les formes de l’univers, mais si c’est l’Être, la Connaissance, la Volonté infinis qui émergent de la Matière, d’abord comme Vie, puis comme Mental, le reste attendant d’être révélé, alors l’émergence de la conscience hors de ce qui est apparemment l’Inconscient doit avoir un autre aboutissement, plus complet, et l’apparition d’un être spirituel supramental qui imposera aux opérations de son mental, de son vital et de son corps une loi plus haute que celle du Mental diviseur, n’est plus une impossibilité.

Au contraire, c’est la conséquence naturelle et inévitable de la nature de l’existence cosmique.

Comme nous l’avons vu, cet être supramental déferait le nœud qui lie le mental à son existence divisée et utiliserait l’individualisation du mental simplement comme une action subordonnée du Supramental qui embrasse tout ; il libérerait aussi la vie, déferait le nœud de son existence divisée et utiliserait son individualisation simplement comme une action subordonnée de la Force-Consciente unique qui réalise pleinement son être et sa joie dans une unité diversifiée.

Y a-t-il aucune raison pour qu’il ne libère pas également l’existence corporelle de la présente loi de mort, de division et d’entredévorement et qu’il n’emploie pas l’individualisation du corps simplement comme terme utile et subordonné de l’unique et divine Existence-Consciente, mis au service de la joie de l’Infini dans le fini ? ou pourquoi cet Esprit ne serait-il pas libre en tant qu’habitant souverain de la forme, consciemment immortel alors même qu’il change sa robe de Matière, possédant son propre délice en un monde soumis à la loi de l’unité, de l’amour et de la beauté ?

Et si l’homme est l’habitant de l’existence terrestre par qui cette transformation du mental en le supramental peut enfin s’effectuer, n’est-il pas possible qu’il développe un corps divin tout autant qu’un mental divin et qu’une vie divine ? ou, si cette expression choque nos conceptions bornées des possibilités humaines, l’homme ne peut-il — en développant son être vrai et sa lumière, sa joie et son pouvoir — parvenir à un usage divin du mental, de la vie et du corps qui justifierait, à la fois humainement et divinement, la descente de l’Esprit dans la forme ?

Commentaire

Ainsi, nous ignorons encore quand et comment, mais une chose est certaine : nous allons en sortir.

Dernier paragraphe du chapitre

La seule chose qui pourrait s’opposer à cette ultime possibilité terrestre, serait que notre vision actuelle de la Matière et de ses lois représente la seule relation possible entre les sens et la substance, entre le Divin comme connaissant et le Divin comme objet ; ou si d’autres relations sont possibles, qu’elles ne soient en aucun cas possibles ici, en ce monde, et qu’il faille les rechercher sur des plans supérieurs d’existence.

En ce cas, c’est dans des cieux au-delà que nous devons chercher notre plein accomplissement divin, comme l’affirment les religions, et il faut écarter, telle une chimère, leur autre affirmation, celle d’un royaume de Dieu ou d’un royaume des parfaits sur la terre.

Nous ne pouvons poursuivre ou réaliser en ce monde qu’une préparation ou qu’une victoire intérieures et, ayant libéré le mental, la vie et l’âme au-dedans, nous devons nous détourner du principe matériel qui n’a pas été conquis et ne peut l’être, d’une terre réfractaire et non régénérée, pour trouver ailleurs notre substance divine.

Il n’y a, cependant, aucune raison pour que nous acceptions cette conclusion réductrice. Il existe très certainement d’autres états, et des états de la Matière elle-même ; il existe sans aucun doute une série ascendante de degrés divins de la substance ; l’être matériel a la possibilité de se transfigurer en acceptant une loi supérieure à la sienne, qui pourtant lui est propre, car elle est toujours présente, latente et potentielle, dans le secret de son être.

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