Remarque de Satprem :

Mais je ne comprends plus rien vraiment. Je ne comprends plus. J'ai la foi absolue dans une Autre Chose – ça, depuis toujours, et ça ne varie pas. Mais... j'ai l'impression qu'il n'y a pas de progrès. Je ne vois rien devant moi, rien derrière moi, il n'y a rien. Je ne sais pas, je suis ici depuis pas mal d'années déjà, je n'ai pas l'impression d'avoir fait un atome de progrès, rien – je ne vois rien. Je ne perds pas la foi parce que c'est ma seule raison d'être ; s'il n'y avait pas ça, je me suiciderais, s'il n'y avait pas cette certitude d'Autre Chose. Mais pratiquement...

Réponse de Mère - extraits :

Ce doit être en soi-même, quelque chose qui doit être conquis, c'est-à-dire que l'état lui-même représente une chose qui doit être conquise.

Parce que... n'est-ce pas, je t'ai dit l'autre jour que j'avais eu cette espèce d'expérience si formidable dans la conscience corporelle – cette conscience qui est si neutre et si, oui, si dull, (lent, lourd, engourdi....) dans le monde matériel ; où on a justement l'impression de quelque chose qui ne bouge pas, qui ne change pas, qui est incapable de répondre – qu'on pourrait attendre des millions et des millions d'années, que rien ne bougerait.

Et cette expérience-là était venue à la suite d'un assez mauvais passage – il faut des catastrophes pour que ça commence à bouger, c'est tout à fait curieux ! Et non seulement cela, mais le petit brin d'imagination que ça a (si l'on peut appeler cela imagination), c'est toujours catastrophique. Si ça prévoit quelque chose, ça prévoit toujours le pire. Et un pire qui est tout petit, tout mesquin, tout vilain – c'est toujours le pire. Et c'est... vraiment, c'est la condition la plus écœurante de la conscience humaine et de la matière.

(Remarque personnelle : Mère décrit ici un fonctionnement si subtil de la conscience corporelle, qu'il nous échappe peut-être. Or, nous avons tous une conscience corporelle et cette description peut nous aider à mieux comprendre les résistances du monde de la matière, et plus intéressant, d'écouter les conseils trouvés par Mère pour ce type de difficultés...)

J'ai l'impression... mon impression, c'est que si on veut se dépêcher, si on veut presser, aller un peu plus vite, ça se bloque, ça devient comme une pierre – ça retourne à l'état de pierre. La pierre, pour devenir un homme, ça a pris longtemps... Alors je ne veux pas de ça. On ne peut pas dépasser une certaine impatience – même pas impatience : une certaine pression. Au-delà d'une certaine pression, ça devient une pierre. 

(Remarque personnelle : Je me reconnais dans ce passage. Combien de fois déjà, des centaines de fois, dans mon travail intérieur, j'ai été avec ce sentiment, cette impression - sensation d'avoir touché un quelque chose qui se bloque, je les appelle les points de révolte. Ce sont de toutes petites choses qui émergent dans la conscience ; avec ce sentiment si fort que.... ça refuse d'aller plus loin, ça refuse d'avancer. Voyons la suite de cet Agenda.) 

Et la moindre intervention mentale du vieux mouvement abîme tout. C'est-à-dire la vieille façon de se conduire avec son corps : on veut ceci et on veut ça et on veut ça, et on veut lui faire faire ça et on veut lui faire faire... – de la minute où ça, ça montre son nez, tout s'arrête. Le progrès s'arrête. Il faut être dans un état d'union béatifique, alors... alors on perçoit le nouveau fonctionnement qui commence.

Mais c'est devenu un jeu tellement délicat ! Une toute petite chose, toute petite, détraque tout : simplement un mouvement ordinaire, le mouvement du fonctionnement ordinaire ; quand, par une sorte d'habitude, on glisse là-dedans (c'est tout petit, ce ne sont pas des choses qui se voient facilement : c'est ténu-ténu-ténu; il faut être très-très-très attentif), si ça arrive, tout s'arrête.

Alors il faut attendre. Il faut attendre que ça veuille bien s'arrêter, c'est-à-dire entrer en méditation, contemplation – refaire tout le chemin. Et alors, quand on a rattrapé Ça, quand on peut rester là-dedans quelques secondes, quelquefois quelques minutes (quand c'est quelques minutes, c'est merveilleux)... et puis encore ça s'enraye, encore tout recommencer.

Je ne te dis pas cela pour te décourager, mais pour te dire qu'il faut vraiment, vraiment avoir de la patience. La seule chose possible, c'est de le faire dans une sorte de passivité : ne pas vouloir le résultat – si on veut le résultat, on fait entrer là-dedans un mouvement d'ego, qui abîme tout.

(Remarque personnelle : Nous avons là, des indications précieuses sur l'attitude à cultiver. D'autant que cette "passivité" peut aller assez loin. Voyons la suite :) 

Je te dis, moi, ce que je fais – je dis au Seigneur: « Bien, si c'est comme cela, eh bien, je ne fais plus rien; je me mets dans Tes bras et j'attends. » Et je le fais réellement (j'allais dire matériellement), concrètement – et je ne bouge plus : « C'est Toi qui feras tout, je ne fais plus rien. » Et vraiment je reste comme cela. Alors naturellement, c'est immédiatement une grande joie, et je ne bouge plus.

N'est-ce pas, je suis absolument débordée de travail matériel, de lettres, de gens, de choses à arranger, à décider, de grandes organisations, tout ça qui tombe sur moi de tous les côtés et qui essaye de me prendre tout mon temps et toute mon énergie. Il y a des moments où ça devient vraiment trop. Alors, quand c'est trop, je dis : « Bon, maintenant Seigneur, je me couche dans Tes bras. » Et je suis là, je ne pense plus à rien, je ne m'occupe plus de rien, et... je rentre dans la Béatitude. Généralement, au bout de dix minutes, tout va bien !

Patience

Patience

Suite, assez savoureuse, d'un échange entre Satprem et Mère :

Satprem : L'ennui, c'est que les mécanismes mentaux ne sont plus là. Avant, avec le mental, on entreprend ceci, on fait cela ; mais je ne fais pas fonctionner ça, alors rien ne me fait bouger !

Mère : Bien sûr. Mais c'est un grand progrès.

Mais non ! Parce qu'il y a peut-être des choses que je devrais faire.

Non. Non. C'est un grand progrès. C'est un immense progrès.

Eh bien, oui! mais j'ai l'impression de ne rien faire, par exemple...

Oui.

Sauf le strict nécessaire, parce que ça doit se faire, alors je le fais, autrement... Je n'ai pas envie de faire bouger le mental, je veux autre chose.

Eh bien, oui ! Dieu merci, je te le dis, c'est un immense progrès. Tu devrais te réjouir.

Oui, mais pratiquement je ne fais rien.

Mais qu'est-ce que ça peut faire ! 😁

Tu peux te coucher sur une natte, regarder une fleur, ou regarder un bout de ciel si tu en vois, au besoin (moqueuse) fumer une cigarette pour t'occuper, et puis rester comme ça, relaxed. Et si tu fais ton pranayama, tu t'apercevras avec ça, avec cette «relaxation», que tu vas devenir extrêmement fort – accumuler, accumuler, accumuler des énergies. Et alors l'effort ne sera rien, tu feras ça comme en te jouant.

Mais c'est la vieille habitude. C'est la vieille habitude d'avoir peur d'être paresseux. Il m'a fallu... Mais ça, Sri Aurobindo m'a guérie assez vite. C'était comme cela avant de le rencontrer. Et c'est la première chose qu'il ait faite : la tape sur la tête, toute activité partie, un silence complet, toutes les constructions mentales, toutes les habitudes mentales, tout ça, fini !... en un clin d'œil.

Et alors j'ai fait bien attention que ça ne revienne pas.

Il dit cela quand il explique l'égalité mentale, il dit qu'on arrive à un état où on est incapable to initiate, c'est-à-dire de mettre en mouvement une activité, et que si on ne reçoit pas comme un choc l'impulsion d'en haut, on ne bouge pas – on ne fait rien, on reste comme ça, absolument immobile dans sa pensée (pas seulement physiquement mais dans sa pensée, surtout dans sa pensée): on ne commence rien.

Avant, n'est-ce pas, tout le temps la pensée crée, émane des actions, des volontés, des mouvements, produit des conséquences ; et justement on a très peur quand ça s'arrête : on a l'impression qu'on devient idiot. Mais c'est tout le contraire ! Plus une idée, plus une volonté, plus une impulsion, plus rien. Et alors on ne fait que quand il y a quelque chose qui vous fait faire – on ne sait pas pourquoi ni comment.

Naturellement, ce n'est pas d'en bas, il ne faut pas que ça vienne d'en bas. Mais on ne peut avoir ça, vraiment, que quand on en a fini avec tout le travail d'en bas.

(Conclusion personnelle : Comment dire ? Le Christ nous a dit que nous ne pouvions pas mettre le vin nouveau dans de vieilles outres. Pour nous faire une idée du nouveau monde, et si possible y entrer, encore faut-il fonctionner différemment. La difficulté est que nous n'imaginons même pas qu'il soit possible de fonctionner différemment et nous sommes à peu près complètement dans une sorte de pilotage automatique. Nous avons ici la description d'un autre mode de fonctionnement et une sorte de mise en garde sur l'immense délicatesse nécessaire au processus de transformation. Nous avons besoin de découvrir une sorte de passivité patiente, détachée de tout désir de résultat... 

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