Continuons notre exploration de la Guîtâ avec quelques extraits du chapitre 3 : Le disciple humain. Avant de parler d'Ardjuna, le disciple, Sri Aurobindo commence avec une magnifique description de "l'instructeur divin" et du chemin que nous avons à prendre pour notre sûr accomplissement :

« Le divin instructeur de la Gîtâ, l’éternel avatâr, le Divin qui est descendu dans la conscience humaine, le seigneur qui se tient au cœur de tous les êtres, Celui qui conduit, caché derrière le voile, toutes nos pensées, nos actions et les aspirations de notre cœur, de même qu’il dirige, caché derrière le voile des formes, des forces et des tendances visibles ou sensibles, la grande action universelle du monde qu’il a manifesté dans son propre être.

Tout l’effort de nos recherches et de nos tentatives ascendantes trouve son couronnement et s’apaise dans la satisfaction de son accomplissement, quand nous pouvons déchirer le voile et pénétrer au-delà de notre moi apparent jusqu’à ce Moi véritable, quand nous pouvons parfaire tout notre être dans ce vrai seigneur de notre être, quand nous pouvons renoncer à notre personnalité pour l’unique et réelle Personne, immerger dans sa pleine lumière nos activités mentales toujours dispersées et toujours convergentes, offrir notre volonté aberrante, toujours en lutte, à sa volonté vaste, lumineuse et indivisée, et abandonner et satisfaire à la fois nos désirs et émotions centrifuges et dissipés, dans la plénitude de sa béatitude qui existe par elle-même. tel est l’instructeur du monde, celui dont l’éternelle connaissance se réfléchit d’une manière variée et partielle dans tous les enseignements les plus élevés ; telle est la voix à laquelle l’ouïe de notre âme doit s’éveiller. » (Page 22)

Arrêtons-nous maintenant sur la description d'Ardjuna :

« Arjuna est l’homme représentatif d’une grande lutte mondiale et d’un mouvement, divinement guidé, d’hommes et de peuples; il est dans la Gîtâ le type de l’âme humaine d’action placée par cette action, au moment de sa plus haute et de sa plus violente crise, en face du problème de la vie humaine et de son apparente incompatibilité avec l’état spirituel ou même avec un idéal purement moral de perfection.

Arjuna est le combattant, avec à son côté dans le char le divin Krishna comme conducteur. » (Page 23)

« La Gîtâ part de l’action et Arjuna est l’homme d’action et non de savoir, il est le lutteur et jamais le voyant ni le penseur. » (Page 24)

Plus loin Sri Aurobindo évoque « l’homme pratique ou homme d’action, de l’être humain émotif et sensitif, moral et intelligent, mais qui n’est pas habitué à la réflexion profonde et originale, ni à sonder les profondeurs ; ceux bien plutôt d’un homme accoutumé à des principes élevés, mais fixes, de pensée et d’action, habitué à marcher avec confiance à travers les vicissitudes et les difficultés de la vie, et qui soudain découvre que tous ses principes lui font défaut et qu’il est privé, d’un seul coup, de tout le fondement de la confiance en lui et dans la vie. telle est la nature de la crise qu’il subit. » (Page 25)

Pour terminer ce portrait, Sri Aurobindo aborde le poignant « effondrement intérieur général qu’exprime Arjuna quand il dit que tout son être est complètement égaré, non seulement sa pensée, mais aussi son cœur, ses désirs vitaux et tout en lui, et qu’il ne trouve plus nulle part de règle d’action, de dharma (1) qui lui paraisse valable. C’est pour cette seule raison qu’en tant que disciple, il cherche un refuge auprès de Krishna. « Donne-moi, demande-t-il en fait, ce que j’ai perdu, une loi authentique, une claire règle d’action, un chemin où je puisse de nouveau marcher avec confiance. » il ne demande pas le secret de la vie ou du monde, la signification et le but de toutes choses, mais un dharma. » (Page 29)

(1) Dharma signifie littéralement ce dont on peut se saisir et qui maintient les choses ensemble, la loi, la norme, la règle naturelle, la règle de conduite et de vie.

Ardjuna

Ceci était nécessaire pour situer un minimum le contexte, maintenant, vient le plus important avec les premiers éléments de réponse de Krishna, l'Instructeur divin, symbole de la Présence divine en chacun. C'est-à-dire que les principes évoqués sont universels et valables pour chacun de nous qui cherchons nous aussi, un dharma, une loi d'action...

« Et pourtant, c’est précisément à ce secret qu’il ne demande pas, ou tout au moins à une connaissance de ce secret suffisante pour l’amener à une vie supérieure, que son divin instructeur se propose de le conduire; car ce que l’instructeur veut c’est qu’il renonce à tous les dharmas, sauf à celui, unique et vaste, qui consiste à vivre consciemment dans le Divin et à agir selon cette conscience. 

C’est pourquoi, après avoir mis à l’épreuve la plénitude de sa révolte contre les préceptes ordinaires de conduite, il se met à lui dire bien des choses qui concernent l’état de l’âme, mais qui ne se rapportent à aucune règle extérieure d’action : il doit conserver son égalité d’âme, abandonner tout désir du fruit de son œuvre, s’élever au-dessus de ses notions intellectuelles de vice et de vertu, vivre et agir en union avec le Divin, l’esprit en samâdhi, c’est-à-dire fixé fermement dans le Divin seul.

Arjuna n’est pas satisfait ; il désire savoir comment un tel changement d’état d’âme affectera l’action extérieure de l’homme, quel effet il aura sur son langage, ses mouvements, sa manière d’être, quelles modifications il entraînera dans son être vivant et agissant.

Krishna en réponse revient simplement sur l’idée qu’il a déjà énoncée et la développe : que l’état d’âme sous-jacent à l’action est ce qui importe et non l’action elle-même. La seule chose nécessaire est que l’esprit soit fermement ancré dans un état d’équanimité sans désirs. » (Page 29/30)

« Mais devoir vivre et agir en ce monde, tout en se maintenant au-dessus de lui, ce sont des mots « équivoques » et troublants dont il n’a pas la patience d’approfondir le sens. » (Page 30)

Et Sri Aurobindo de conclure, par quelques mots que je trouve... extraordinaires et me laissent sans voix.

« C’est à un tel disciple que l’instructeur de la Gîtâ donne son divin enseignement. Il prend ce disciple à un moment de son développement psychologique par l’action égoïste où toutes les valeurs mentales, morales et émotives de la vie ordinaire, égoïste et sociale, se sont effondrées en une ruine soudaine, et il doit le hausser hors de cette vie inférieure vers un état supérieur de conscience, hors d’un attachement ignorant à l’action vers Cela qui surpasse l’action, et pourtant donne naissance et commande à l’action, hors du moi vers le Moi, hors de la vie dans un cadre mental, vital et corporel, vers cette Nature supérieure, au-delà du mental, qui est la condition du Divin.

En même temps il doit donner à son disciple ce qu’il demande et que son guide intérieur l’incite à chercher : une nouvelle loi de vie et d’action, qui dépasse de beaucoup l’insuffisante règle de l’existence humaine ordinaire, faite de conflits et d’oppositions sans fin, de doutes et d’illusoires certitudes, une loi plus haute par laquelle l’âme soit libérée de tous les liens de l’action et puisse pourtant agir et conquérir avec puissance dans l’immense liberté de son être divin. Car l’action doit être faite, le monde doit accomplir ses cycles et l’âme de l’homme ne doit pas par ignorance se détourner de l’œuvre qu’elle est ici pour accomplir. la ligne entière de l’enseignement de la Gîtâ est déterminée et dirigée, même dans ses plus larges détours, en vue d’atteindre ce triple but. » (Page 32)

 

N'est-ce pas une description claire et précise de notre condition humaine ? Avec l'assurance aussi que nous pouvons nous élever au-dessus de nous-mêmes et accéder à des modes de fonctionnements disons plus satisfaisants.

Mine de rien, dès ce troisième chapitre, Sri Aurobindo nous donne nous quelques clefs majeures, sur lesquelles, finalement, Il reviendra tout le temps : agir de façon détachée, désintéressée, l'équanimité, renoncer aux fruits de l'action... 

Notons que la société nous demande et nous enseigne le contraire : il faut des résultats. Là, il nous est dit que nous avons droit à l'action et non aux fruits de l'action. Sur le plan du karma, c'est très intéressant, c'est certainement une grâce immense. 

Si nous mettions cela en pratique, si nous parvenions à l'intégrer, nos vies en seraient profondément changées. 

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