Continuons notre exploration d'Essai sur la Guîtâ, avec le début du chapitre 6, L'homme et la bataille de la vie :

Ainsi, pour pouvoir apprécier dans son universalité l’enseignement de la Guîtâ, il nous faut accepter intellectuellement son point de vue et la manière courageuse dont elle envisage la nature manifestée et le développement cosmique.

Le divin conducteur du char de Kurukshetra se révèle d’une part comme le seigneur de tous les mondes, comme l’ami et le Guide omniscient de toutes les créatures, et d’autre part comme le temps, le Destructeur, « qui s’est dressé pour la ruine de ces peuples ».

Suivant en ceci l’esprit de la religion hindoue, qui embrasse tout, la Guîtâ affirme que ce second aspect aussi est Dieu ; elle ne tente pas d’échapper à l’énigme du monde, en s’esquivant par une porte dérobée.

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Se trouvant dans un monde qui est apparemment un chaos de pouvoirs en lutte, un conflit de forces vastes et obscures, une vie qui ne subsiste que par le changement constant et par la mort, menacé qu’il est de toutes parts par la douleur, la souffrance, le mal et la destruction il faut qu’il reconnaisse en tout cela le Dieu omniprésent ; et conscient que Cette énigme doit avoir une solution et qu’au-dessus de l’ignorance où il demeure, une Connaissance doit exister qui peut tout concilier, il faut qu’il prenne son point d’appui sur cette foi « Quoique tu nie fasses périr, j’ai foi en toi. »

Toute doctrine, ou toute foi humaine, si elle est active et affirmative, qu’elle soit théiste, panthéiste ou athée implique en fait plus ou moins explicitement ou complètement une telle attitude.

Elle admet et elle croit ; elle admet les contradictions du monde, elle croit en un suprême principe — Dieu, Être universel ou Nature — qui nous rendra capables de dépasser, de surmonter ou d’harmoniser ces contradictions, peut-être même de faire les trois à la fois, c’est-à-dire d’harmoniser en surmontant et en dépassant.

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Puis, en ce qui concerne les réalités de la vie humaine, il nous faut accepter son aspect de lutte et de bataille qui s’amplifie jusqu’à des crises extrêmes, telles que celle de Kurukshetra.

Comme nous l’avons vu, la Gîtâ prend pour cadre une de ces périodes de crise et de transition comme l’humanité en subit périodiquement dans le cours de son histoire où de puissantes forces s’entrechoquent pour d’immenses destructions et reconstructions d’ordre intellectuel, social, moral, religieux et politique; de pareilles crises clans l’état actuel de développement psychologique et social aboutissent généralement à une violente convulsion physique — discorde guerre ou révolution.

La Gîtâ part de la nécessité dans la Nature de pareilles crise : violentes ; elle n’en admet pas seulement le côté moral, la lutte entre la justice et l’injustice, entre la loi du Bien qui tend à s’affirmer et les forces qui s’opposent à son progrès, mais aussi son côté physique, la guerre concrète par les armes, ou d’autres violents combats physiques entre les humains qui représentent les puissances antagonistes.

Nous devons nous rappeler que la Gîtâ a été composée dans un temps ou la guerre était plus encore que maintenant une partie nécessaire de l’activité humaine et que l’idée de son élimination du dessein de la vie eût été alors une parfaite chimère.

L’évangile de paix universelle et de bonne volonté entre les hommes — car sans bonne volonté réciproque, universelle et entière, il ne peut y avoir de paix réelle et permanente — n’a jamais réussi, fût-ce pour un instant, à prendre possession de la vie humaine au cours des cycles historiques de notre développement, parce que moralement, socialement et spirituellement la race n’y était pas prête et parce que l’équilibre de la Nature dans son évolution n’aurait pas permis de la préparer immédiatement pour une pareille transcendance.

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Même maintenant, nous n’avons pas réellement progressé au-delà de la possibilité d’un système d’accommodement des intérêts en conflits, qui peut tout au plus diminuer le nombre des pires formes de lutte.

Et pour s’approcher de cette fin idéale le moyen que l’humanité s’est vue contrainte par sa nature propre d’adopter est un monstrueux massacre sans exemple dans l’histoire ; une guerre universelle, pleine d’amertume et d’irréductible haine, est le chemin le plus court et le moyen le plus efficace que l’homme moderne ait trouvé pour établir la paix universelle.

Cette paix qui ne repose sur aucun changement fondamental de la nature humaine, mais seulement sur des notions intellectuelles, sur des convenances économiques, sur un recul vital et sentimental devant les pertes en vies humaines, les duretés et les horreurs de la guerre, et qui au surplus n’est réalisée par rien de mieux que par des ajustements politiques, ne comporte aucune garantie sûre de solidité ou de durée.

Un jour peut venir, un jour doit sûrement venir, dirons-nous, ou l’humanité sera prête spirituellement, moralement et socialement pour le règne de la paix universelle ; en attendant, la bataille en tant qu’aspect de la vie, la nature et la fonction de l’homme comme guerrier doivent être acceptées, et toute religion et toute philosophie pratiques doivent en tenir compte.

La Gîtâ, qui prend la vie telle qu’elle est et non seulement telle qu’elle pourra être dans un futur plus ou moins éloigné, recherche comment cet aspect et cette fonction nécessaires à la vie peuvent être harmonisés avec l’existence spirituelle.

Quelques remarques :

Ces premiers paragraphes sont riches d'enseignement. Trois éléments ont retenus mon attention.

D'abord, nous avons a accepter la vie tout entière, avec toutes ces contradictions, toutes les difficultés, y compris les plus violentes. D'autant qu'il existe un point où toutes les contractions s'harmonisent en une claire compréhension de cette énigme de la vie. 

Et puis, comment ne pas être saisi par la similitude frappante entre la description faite par Sri Aurobindo et la situation actuelle.

Ensuite, le massacre des dernières guerres mondiales, c'est sans doute à cela que Sri Aurobindo fait référence, fut le plus court chemin pour amener l'idée dans la conscience humaine d'une paix universelle. Voilà une idée qui sans doute ferait jaser les adeptes d'une spiritualité un peu à l'eau de rose des milieux new âge. 

Là, encore, c'est un éclairage intéressant par rapport à la situation actuelle. Toutes sortes d'horreurs sont en train de se dérouler, certaines sous nos yeux, elles ont peut-être un autre but que les apparences semblent montrer... 

Et enfinle moment viendra où l'humanité sera prête pour l'établissement de cette paix universelle. Ça, c'est éminemment encourageant et réconfortant, nous pouvons nous appuyer sur cette idée, nous y ressourcer, nous y plonger... et accessoirement, chercher comment nous y préparer, comment y participer...

Paix

Dans les paragraphes suivants Sri Aurobindo évoque les nécessités historiques de la guerre, le fait qu'elle a contribué a aussi contribué à rendre quelques services :

C’est pourquoi la Gîtâ s’adresse à un combattant, à un homme d’action, dont le devoir dans la vie est de raire la guerre et de protéger, la guerre étant une des fonctions de gouvernement pour la protection de ceux qui ne sont pas tenus de la faire, de ceux qui ne peuvent pas se protéger eux-mêmes et qui sont pour cette raison à la merci des forts et des violents, la guerre devant en outre, et par une extension morale de cette idée, assurer la protection des faibles et des opprimés et le maintien du droit et de la justice dans le monde.

Car tous ces idéaux, l’idéal social et pratique, l’idéal moral et l’idéal chevaleresque font partie de la conception indienne du kshatriya, l’homme dont la fonction est d’être guerrier et chef et qui est de sa nature chevalier et roi.

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La civilisation indienne au contraire s’est toujours proposée de réduire au minimum les atteintes et les désastres de la guerre. Dans ce dessein, elle limitait l’obligation militaire à la seule classe peu nombreuse qui était destinée à cette fonction par sa naissance, sa nature et ses traditions, et qui y trouvait ses moyens naturels de développement par l’épanouissement en leur âme des qualités de courage, de force disciplinée, de désintéressement secourable et de noblesse chevaleresque auxquelles la vie de soldat, sous la contrainte d’un haut idéal, offre un champ et des occasions.

Les autres membres de la communauté étaient de toutes manières protégés contre le meurtre et l’outrage ; leur vie et leurs occupations étaient contrariées aussi peu que possible. Il n’était laissé aux tendances combatives et destructrices de la nature humaine qu’un terrain restreint, une sorte de champ clos, de façon à causer le minimum de dommage à la vie générale de la race, tandis qu’en même temps la fonction guerrière, soumise qu’elle était à des hauts idéaux éthiques et à toutes les règles possibles d’humanité et de chevalerie, était contrainte d’aider à ennoblir et à élever ceux qui l’exerçaient, au lieu d’encourager leur brutalité.

Il faut se rappeler que c’est une guerre de cette espèce, soumise à ces conditions, que la Gîtâ envisage — une guerre considérée comme une partie inévitable de la vie humaine, mais restreinte et réglementée de façon à servir, aussi bien que les autres activités, au développement spirituel et moral qui était alors regardé comme le but entier et réel de la vie —, une guerre destructrice, dans certaines limites soigneusement fixées de la vie corporelle de l’homme individuel, mais constructrice de sa vie intérieure et de l’élévation morale de la race.

Que la guerre ait dans le passé, lorsqu’elle était soumise à un idéal, aidé à cette élévation, comme dans le développement de la chevalerie, dans l’idéal indien du kshatriya, dans l’idéal japonais du samouraï, ne peut être nié que par les fanatiques du pacifisme.

Sa fonction accomplie, elle peut alors disparaître ; car si elle essayait de survivre à son utilité, elle apparaîtrait comme une pure brutalité, une violence privée de son idéal et de son aspect constructif, et serait rejetée par l’esprit humain en progrès. Mais il faut reconnaître les services passés qu’elle a rendus à la race, pour se faire une juste vue de notre évolution.

Une remarque  :

Si tu ne sais pas où tu vas, regarde d'où tu viens nous dit un beau proverbe africain.Ce qu'il y a de magnifique avec Sri Aurobindo, c'est non seulement sa capacité de replacer chaque chose dans à sa juste dans l'espace et dans le temps mais aussi de la situer dans une perspective évolutive.

Ainsi, l'humanité a été traversée par de nombreuses guerres et massacres et reste traversée par des pulsions agressives, de grande violence. Nous sommes invités à regarder en face ces forces de destruction, elles existent, et en même temps, Sri Aurobindo ne cesse de nous rappeler que nous sommes destinés à échapper à ces malheurs et à nous élever à une conscience plus haute où ces choses n'existeront plus. 

Dans la crise présente, les forces du passé, et de l'avenir semblent se télescoper... 

Dans la fin de ce chapitre, Sri Aurobindo explique que selon son tempérament, plutôt physique, vital ou mental, l'homme réagit différemment aux difficultés de la vie. Dans tous les cas,  Krishna, le Divin instructeur de la Guîtâ.... "décourage ce mouvement de recul tamasique ainsi que la tendance au renoncement ; il ordonne de poursuivre l’action, et précisément cette action violente et terrible, mais il oriente le disciple vers un autre renoncement plus intime, qui constitue la véritable issue de la crise et le chemin vers la supériorité de l’âme sur la Nature universelle et aussi vers l’action de l’âme, calme et maîtresse d’elle-même, dans l’univers.

L’enseignement de la Guîtâ n’est pas un ascétisme physique, mais une ascèse intérieure."

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