J'ignore pourquoi le début de chapitre 15 du Matérialisme divin de Satprem me touche autant. À vrai dire, j'en ai pleuré tellement j'étais bouleversé. Certainement parce que j'y reconnais des choses très fortes pour moi, à commencer par cette impossibilité-inutilité d'expliquer, d'enseigner à peu près quoi que ce soit.

On voudrait dire, mais d'expérience, les gens qui comprennent un peu ces choses se comptent sur les doigts de la main. 

Tant de gens enseignent des tas de choses, parfois très intéressantes au demeurant, et peut-être mêmes utiles, puisque tout est utile, mais au bout du bout, alors, il y a cette découverte que rien ne nourrit vraiment. C'est toujours intéressant et toujours à côté. Parfois, on voudrait une vraie réponse, durable,  et rencontrer des gens qui savent vraiment, qui voient vraiment, qui guident vraiment, un pouvoir qui peut vraiment...

Je suis fatigué des approximations et des à peu près et des demi-mesures qui ne mesurent que l'étendue de notre ignorance... 

Mais le temps des gourous est terminé et c'est à chacun de trouver ses propres réponses, de faire ses propres expériences...

Tant de fois je me suis tourné vers des  "plus grands", plus éduqués, plus cultivés, plus évolués, même plus dans leurs baskets, apparemment, mais au final, leurs réponses sont leurs réponses, leurs solutions sont leurs solutions... 

Et puis, il y a Son action dans les mécanismes mêmes de la terre, et ça, ça spécialement, c'est plus formidable que tout parce que, sans ça, il n'y aurait aucun espoir d'en sortir un jour...

Allons, regardons le premier paragraphe de ce chapitre si puissant : 

Un volcan la tête en bas

Sri Aurobindo allait à tâtons dans la jungle supramentale, ce qu’il faisait, nous ne le savons pas vraiment, sauf des bribes ; lui qui a tant écrit, des milliers de lettres et de pages, et qui ne se refusait pas à parler abondamment avec Richard et avec le premier noyau de disciples, il n’a jamais rien dit des secrets pratiques du corps – peut-être parce que personne ne l’aurait compris, ou peut-être, plutôt, parce qu’il ne sert à rien d’«expliquer» : au niveau du corps, il faut vivre, éprouver, on n’enseigne pas la Shakti du corps comme la géométrie ou les sentiers du Nirvâna ; chacun doit marcher, peut-être même chacun doit-il inventer son propre chemin parce que chaque corps est différent des autres, les obstacles de l’un ne sont pas les obstacles de l’autre.

Nous avons eu l’une des plus grandes surprises de notre vie lorsqu’un jour de 1962, Mère nous a dit simplement : Sri Aurobindo est parti sans révéler son secret. Il faudra attendre le yoga de Mère, toute seule, pour redécouvrir le secret de Sri Aurobindo et savoir ce qu’il faisait vraiment.

Et c’est comme cela, Sri Aurobindo n’imposait jamais rien, on pourrait même dire qu’il n’enseignait pas ; simplement il mettait en branle les mécanismes profonds, matériels, physiologiques, qui travailleront sourdement, invisiblement dans la chair de chacun et dans la chair de la terre, et qui surgiront un jour inopinément, du dedans, en tous ceux qui sont prêts.

En somme, il mettait en branle la vérité de la Matière pour que ce soit elle-même qui travaille – c’est ce qui s’était produit tandis que Sri Aurobindo discutait avec Richard : sans même qu’il l’essaie, par le simple rayonnement matériel de sa présence, le silence s’était établi du dedans en Mère. Il n’avait pas utilisé de concentration spéciale ni de volonté spéciale comme le font tous les yogis : il avait laissé la Matière parler elle-même si l’on peut dire ; Mère avait attrapé la contagion du silence de Sri Aurobindo.

Cette «contagion» est la clef fondamentale du processus du pouvoir supramental.

Ce n’est pas quelque chose que l’on impose du dehors (ça, c’est la vieille faillite de tous les pouvoirs), c’est quelque chose qui s’éveille au-dedans et qui veut de lui-même au-dedans.

En fait, peut-être, quitte à être paradoxal, nous pourrions dire que le Supramental est la seule chose au monde qui ne soit pas un «pouvoir» : c’est la Vérité de la Matière qui, parce qu’elle est, peut – automatiquement, simplement et naturellement. C’est le naturel par excellence. C’est être qui est le pouvoir.

Le silence était dans la matière de Sri Aurobindo et il agissait automatiquement sur toute matière capable de répondre. Tous les autres pouvoirs se défont, parce qu’ils sont imposés du dehors et ils craquent dès que l’imposition cesse, nous l’avons déjà dit. Seul ce qui est est indéfaisable.

Et le plus étonnant, c’est que seule la Matière semble avoir purement ce pouvoir d’être – tous les pouvoirs de tous les autres niveaux fluctuent, vont, viennent, éclatent, aveuglent, miraculisent et tombent en poussière. Ça, ça ne bouge pas. 

Comme si le corps était le lieu de la stabilité suprême.

Une fois que le corps a compris, il a compris pour toujours, il n’oublie plus. Mais il faut que ce soit lui qui comprenne. D’où la vanité d’enseigner. Seule une contagion matérielle peut.

Sri Aurobindo et Mère allaient donner la grande contagion supramentale à la terre. C’est pourquoi Mère disait : Dans l’histoire du monde, ce que Sri Aurobindo représente, ce n’est pas un enseignement, ni même une révélation, c’est une ACTION décisive venue tout droit du Suprême. (1)

Que nous croyions ou non en le «Suprême» ou en Sri Aurobindo importe peu – Sri Aurobindo n’a pas du tout besoin d’être un nouveau dieu parmi la collection des sauveurs de l’humanité – et s’il fallait attendre toutes nos croyances pour que la terre change, nous pourrions attendre encore des millénaires, parce que le Mental croit, puis il dé-croit, et il re-croit, et il file encore ailleurs dans le grand bazar aux idées. La Matière, elle, n’a pas besoin de croire : pour elle, sentir, c’est croire.

C’est dans la Matière que Sri Aurobindo œuvrait, directement. Peut-être travaillait-il à ce que la Matière croie en elle-même.

Comment s’y prenait-il ?

(1 ) Message du 14 février 1961

La Matière sous la direction supramentale

Les deux paragraphes suivants permettent de bien comprendre l'action de Sri Aurobindo sur le monde et la terre :

Le travail sur la matière

Il s’y prenait d’abord sur sa propre matière et c’est là où nous avons quelques bribes ou indices extérieurs. Dans une lettre de 1912 à un disciple de Calcutta, il parle de son travail pour parvenir à l’immunité contre les maladies – non pas que Sri Aurobindo se souciât personnellement d’être à l’abri des maladies, il y avait très peu de «personne» dans Sri Aurobindo, mais les maladies sont les mensonges de la Matière, une opacité équivalente à la stupidité mentale – et il disait : Je suis en train de tenter avec succès de la perfectionner [cette immunité] et de la mettre à l’épreuve en m’exposant à des conditions anormales. (2) 

La seule manière de travailler sur la Matière, c’est de la faire réagir : on travaille sur un rhume ou une rage de dents comme on défriche les pages poussiéreuses de La Phénoménologie de l’esprit dans le mental ou comme on s’empoigne avec le tourbillon des réactions émotives. Au lieu de sauter sur un comprimé d’aspirine, on étudie le mouvement qui décontracte les cellules du cerveau, par exemple.

Cela ressemble tout à fait à des travaux pratiques de chimie : telle vibration a tel effet, telle attitude neutralise ou cristallise et telle autre éclaircit tout, comme une goutte d’hydrate de sodium dans un bain d’iode. Et on recommence l’opération jusqu’à ce que ce soit clair, exact, instantané et rentré dans la substance cellulaire. «Rentrer dans la substance», cela veut toujours dire, en fait, «éclaircir la substance», parce qu’il n’y a vraiment rien à y faire entrer, mais à en faire sortir toutes sortes d’encombrements évolutifs : dessous, c’est pur, naturel, et automatiquement puissant.

Le vrai naturel, c’est l’ultime guérison, de tout : il n’y a rien à imposer, c’est, et c’est automatiquement ce qu’il faut. Cette restitution de la Matière pure, la vraie Matière (ou le vrai physique, comme disait Sri Aurobindo), c’est l’ultime triomphe de la transformation. Mais en attendant, il faut aller de désencombrement en désencombrement.

Quelles étaient ces «conditions anormales» auxquelles Sri Aurobindo s’exposait, nous n’en savons rien, elles étaient probablement aussi peu voyantes qu’un rhume (il n’y a rien de moins «voyant» que ce yoga supramental, c’est tout ce que l’on veut qui n’a l’air de rien et qu’on attrape à chaque instant en parlant au voisin ou en butant contre une marche d’escalier – c’est le yoga le plus invisible qui soit).

Tout de même, nous savons qu’il expérimentait sur la nourriture, le jeûne (nous l’avons vu), le sommeil, même les drogues (non pas pour avoir des «expériences», dieu sait ! mais le contraire d’une expérience, c’est-à-dire la maîtrise nerveuse et la clarté de réflexe sous une dose massive de hachich ou d’opium – il a essayé les deux – qui écraserait tout autre ou l’enverrait au Nirvâna).

«Expérimenter», c’était son expression favorite: J’ai expérimenté jour et nuit pendant des années et des années plus scrupuleusement qu’un savant ne vérifie sa théorie et ses méthodes sur le plan physique. (3)

Comme, un jour, son œil droit était rouge et gonflé, un de ses disciples lui fit remarquer que ce devait être la fumée de son cigare – «attendez», a-t-il répondu (et nous ne savons pas s’il a eu la malice d’allumer un autre cigare sous leur nez), mais il s’est mis à marcher de long en large pendant deux heures, et l’œil était blanc, clair, dégonflé.

Nous nous tromperions tout à fait si nous croyions que Sri Aurobindo employait un pouvoir mental ou vital à la façon des guérisseurs ou des yogis et se concentrait spécialement sur son œil : il rétablissait la coulée naturelle de la Shakti au rythme de sa marche. Il accoutumait ses cellules à ne répondre qu’à l’influence exclusive de la Shakti pure – tout un programme. Il a continué le programme pendant trente-six ans. 

Le fonctionnement du pouvoir supramental tel que je l’envisage, écrivait-il, ne consiste pas à influencer le physique en lui donnant des facultés anormales mais à entrer dans le physique et à l’imprégner (10) en le changeant complètement en un physique supramentalisé (4), c’est-à-dire un physique pur délivré de toutes ses additions et déformations évolutives, et doté de ses pouvoirs normaux. Car, en vérité, en chaque particule, chaque atome, chaque molécule, chaque cellule de la Matière, vivent et agissent, cachés et inconnus, l’omniscience de l’Éternel et la toute-puissance de l’Infini. (5)

Mais tout ce champ de travail sur sa propre matière était simplement une préparation pour le travail sur la Matière terrestre. Et en fait, l’expérience révèle qu’on ne peut pas séparer les deux : il n’y a pas «ta» matière et «ma» matière, il n’y a qu’une Matière. L’isolement sous notre bonnet crânien est la plus formidable illusion jamais enfantée en ce bon champ évolutif. 

La sâdhanâ [c’est-à-dire le travail sur soi] doit d’abord s’appliquer à des choses qui n’ont aucune importance, et après seulement s’appliquer à la vie (6), notait-il dans une lettre de 1914. Du rhume, on passe très bien au champ de bataille de la Marne. Nous avons l’air de plaisanter, mais nul ou rares sont ceux qui peuvent comprendre l’exactitude compacte du grand champ terrestre et comme une petite vibration pure ici, dans ce lopin de matière, a ses répercussions mondiales – mais pour voir cela, il faut avoir des yeux désencombrés.

Et dans une lettre de 1913 déjà, Sri Aurobindo énumérait ainsi en quatre points son programme: 

Ce que je suis en train de tenter d’établir, c’est le fonctionnement NORMAL des siddhis [les facultés ou pouvoirs] dans la vie, c’est-à-dire :

  1. la perception des pensées, sentiments et événements en d’autres êtres et d’autres lieux à travers le monde sans recourir à des informations verbales ou à aucune autre donnée ;

  2. la communication d’idées et de sentiments sélectionnés à d’autres (individus, groupes, nations) par simple transmission du pouvoir de volonté ;

  3. la contrainte silencieuse sur ces individus, groupes ou nations pour qu’ils agissent selon les sentiments ou les idées communiqués ;

  4. la mise en mouvement d’événements, d’actions et de résultats d’action à travers le monde par le pur pouvoir de volonté silencieux…

Dans le 1), le 2) et même le 3) je réussis maintenant largement, bien que l’action de ces facultés ne soit pas encore parfaitement organisée. C’est seulement dans le 4) que je sens une sérieuse résistance. En somme, disait-il dans cette même lettre, c’est une tentative pour appliquer la connaissance et les facultés aux événements et circonstances du monde sans avoir besoin de recourir à l’instrument d’une action physique. (7)

Il nous paraîtra difficile de comprendre, peut-être, comment on peut passer ainsi d’une véranda où l’on marche de long en large en faisant couler la Shakti dans son corps, à la grande scène du monde. Mais très simplement, nous l’avons dit : quand on est clair, tout est clair. Il n’y a pas de «toi» là-bas : tout est parfaitement ici, aussi distinct que la pulsation de son propre corps – et si ça coule ici, ça coule là-bas.

Seulement il faut être clair, et surtout, il ne faut plus de «je» séparé. Le je, c’est la grande Muraille de Chine. Tant qu’il y a «je», il n’y a pas de place pour le reste du monde. C’est la première carapace à démolir pour comprendre, c’est-à-dire pour embrasser un peu de monde dans sa conscience et éventuellement dans son propre corps.

Alors on comprend qu’en guérissant un œil gonflé, on peut guérir aussi une poche tuméfiée sur quelque autre endroit de la terre – la Serbie ou le Bengale – si telle est la nécessité.

Sri Aurobindo en était arrivé au point où c’était le «je» physique (le «je» du corps) qui devait disparaître pour que le travail dans sa propre matière puisse couler dans toute la Matière. On commence par supprimer le je dans sa tête (c’est le plus difficile), puis dans ses réactions, ses sentiments, puis dans son corps. 

On peut dire que ma sâdhanâ subjective a reçu son sceau final et une sorte de couronnement, écrivait-il en 1913, par une réalisation prolongée et une fixation en le Parabrahman [c’est-à-dire l’Unité suprême, ou la Transparence suprême, si nous préférons] pendant de longues heures, dans toutes les parties de mon être, sauf le moi physique qui attend encore une autre réalisation avant d’être tout à fait libéré d’intermittentes visites ou touches extérieures de la vieille existence séparée. (8)

Maintenant, restait seulement la sâdhanâ «objective». C’est à ce moment-là que Mère est arrivée.

Un disciple, un jour, lui ayant demandé comment son Supramental dans le corps pouvait changer la terre, Sri Aurobindo répondit simplement : Si le Supramental descend dans notre physique, cela veut dire qu’il est descendu dans la Matière. (9) Et avec son humour bien aurobindien, il disait : Vous admettrez, au moins, qu’il y a quelque matière en moi et vous pouvez difficilement nier que la matière en moi est en liaison ou même (en dépit de la théorie des quanta) en continuité avec la matière en général ? (10)

Mais simultanément, Sri Aurobindo découvrait l’envers de l’unité de la Matière : on va partout, on est partout… oui, mais on avale tout aussi. En moi, il [le pouvoir] essaye de se manifester aussi rapidement que les déficiences de mon mental et de mon corps le permettent, mais aussi – c’est important – aussi rapidement que les défauts de mes amis et assistants principaux le permettent, écrivait-il en juin 1914. 

Parce que je dois tous les prendre sur moi spirituellement et il se peut qu’ils retardent mon propre développement. J’avance, mais à chaque étape nouvelle, je dois revenir en arrière pour recevoir un nouveau fardeau d’imperfections qui viennent du dehors. (11) Ce sera le grand problème de Mère et de Sri Aurobindo jusqu’à la fin. 

(2)  Early Letters, 27.423

(3) On Himself, 26.469

(4) Letters on Yoga, 22.78

(5) The Hour of God, 17.14

(6) Early Letters, 27.458

(7) Early Letters, 27.428

(8) Early Letters, 27.433

(10) On Himself, 26.450

(10) Correspondence with Nirodbaran, 91

Le travail sur le monde

Elle venait le voir tous les jours, dans l’après-midi, vers 4h 30. Elle n’habitait pas loin, dans une petite maison à terrasse à côté du Palais du Gouvernement. C’était rue Dupleix. De sa terrasse, elle voyait la chambre de Sri Aurobindo. Elle venait, préparait silencieusement une tasse de thé ou de cacao pour Sri Aurobindo, tandis que les autres partaient à leur football. La maison avait imperceptiblement changé depuis son arrivée, l’unique serviette de bain s’était multipliée, il y avait moins de poussière sur les piles de livres étalés dans tous les coins et jusque sur les sièges des visiteurs.

Elle veillait, Sri Aurobindo pouvait boire son thé favori plus souvent – du thé très fort, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit… si l’on pensait à lui en préparer. Il ne demandait jamais rien, c’était une règle absolue, et il traitait tout le monde comme son égal.

Comme il avait heurté du pied par mégarde un jeune étudiant tamoul qui s’était joint à eux (c’était Amrita, le futur trésorier de l’Ashram), il s’est levé de sa chaise, bien britanniquement, et s’est incliné : I beg your pardon, je vous demande pardon.

La bande un peu sauvage qui l’entourait – et le respectait et l’aimait, car qui ne pouvait pas sentir ce «quelque chose» dans Sri Aurobindo – commençait à s’apercevoir que Mère ne s’asseyait jamais sur une chaise devant Sri Aurobindo, mais toujours par terre, à ses pieds, et lentement prenait conscience que son «chef» était aussi autre chose.

Ils ne se doutaient pas un instant de ce que Sri Aurobindo faisait silencieusement sur eux ni qu’ils étaient entrés dans le yoga sans le savoir, ni qu’à travers eux et leurs histoires de football ou leurs préoccupations littéraires, Sri Aurobindo œuvrait sur toute une jeunesse.

Comment ? Nous ne le comprendrons pas si nous ne comprenons pas que chaque homme est un résumé du monde et que si l’on touche un point du tout, tous les points de la même catégorie sont touchés à travers le monde : Chacun [de ceux ici] représente un type d’humanité, et si un type est conquis, cela veut dire une grande victoire pour le travail. (12)

Tout se tient, nous ne le saurons jamais assez. Déjà en 1913, il écrivait à un disciple de Calcutta : J’ai commencé aussi la deuxième partie de mon travail qui consiste à préparer des hommes pour l’âge nouveau en communiquant les siddhis [pouvoirs] que j’ai à ceux qui sont choisis. De ce point de vue, notre petite colonie ici est une sorte de pépinière – un laboratoire. Ce que j’élabore dans le laboratoire, s’étendra au-dehors après. (13)

Et tout cela se déroulait dans le parfait silence, on pourrait presque dire dans la parfaite ignorance des «sujets du laboratoire», et cette ignorance même était le meilleur atout de Sri Aurobindo et la meilleure condition pour l’efficacité de son travail : les «disciples» ne se prenaient pas pour des disciples, et ne sachant pas qu’ils faisaient un yoga, ils ne dressaient pas instantanément toutes leurs «idées» du yoga entre eux et Sri Aurobindo – le plus grand obstacle, en vérité, est notre propre idée des choses, nous faisons des murs instantanés ; en trois minutes nous avons fait toute une liste de «ce qu’il-faut-faire et ce qu’il-ne-faut-pas-faire», «c’est permis, c’est défendu», «c’est yoguique, ce ne l’est pas».

Et plus rien ne peut passer au travers. Nous croyons que nous ne faisons rien et ne pouvons rien faire si nous n’avons pas «compris» ; mais le meilleur du développement se fait quand nous n’y comprenons rien et que nous sommes là à chercher sans savoir, à buter n’importe où et à nous casser la figure dans l’inconnu.

Quand on a «compris», on est emmuré dans sa compréhension.

Il faut des coups de marteau pour défaire nos saintes idées – elles sont plus solides que nos diable d’idées. Les diable d’idées ont l’humilité de savoir qu’elles sont sottes, au moins.

Dès 1914, dans une lettre à un disciple de Chandernagor qui s’intéressait aux disciplines tantriques, Sri Aurobindo fait une réflexion extraordinairement lumineuse qui n’a l’air de rien : Le pouvoir que je suis en train de développer, s’il arrive à porter fruit, sera capable d’accomplir automatiquement ses effets PAR N’IMPORTE QUELLE MÉTHODE CHOISIE (14) (c’est Sri Aurobindo qui souligne).

Même par le football. Nous disons «ça, ça fait partie, et ça, ça ne fait pas partie», «ça, c’est une expérience, et ça, ce n’est pas une expérience» – mais tout est l’Expérience ! tout fait partie, tout va dans le sens, c’est la Matière elle-même qui se transforme par n’importe quel moyen. C’est notre éducation mentale qui nous trompe.

Nous croyons malgré nous et en dépit de tout que le prochain stade de l’évolution passe par le mental et que c’est une sorte de super-mental, mais ce n’est pas là qu’est l’affaire évolutive ! même si nous n’y comprenions rien et si personne au monde n’y comprenait rien, cela n’empêcherait pas plus l’homme de passer au prochain type que tous les cris des mammifères n’ont empêché la venue du type humain. 

Ce yoga est fait pour la vie et seulement pour la vie (15), s’écriait Sri Aurobindo un jour qu’on lui demandait une fois de plus s’il ne s’était pas retiré pour quelque salut.

C’est le Mental qui fait son salut, c’est le Mental qui fabrique des disciplines, le Mental qui construit des paradis et des moulins (et des enfers aussi), mais la vie n’est pas sauvée du tout après des millions d’heures de méditation et des kilomètres de discipline.

Un pouvoir qui sera «capable d’accomplir automatiquement ses effets»… Ce mot «automatique» revient souvent sous sa plume entre 1912 et 1914. Il fallait que Sri Aurobindo ait touché un mécanisme bien universel. Un point très central.

Et la guerre éclate le 1er août.

Le croiseur allemand Emden viendra jusque dans les eaux de Pondichéry, comme si Sri Aurobindo devait voir lui-même, et lancera quelques obus sur Madras.

Quinze jours après – le jour de son quarante-deuxième anniversaire – Sri Aurobindo sortira le premier numéro de l’Arya, lui qui ne voulait rien «enseigner», et pendant sept ans, jour après jour, il écrira d’une haleine la quasi totalité de son œuvre, plus de cinq mille pages, déversant sur le monde l’appel de l’évolution nouvelle tandis que les obscurs bouillonnements de la vieille évolution animale grondaient sur l’Europe, se répandaient sur le monde et ne cesseront guère de gronder soixante ans après encore, comme si quelque obscur ressort universel, quelque suprême obscurité avait été touchée en même temps que ce pouvoir tout-puissant et automatique au cœur de «chaque particule, chaque atome, chaque molécule, chaque cellule de la Matière» ; comme si, vraiment, la racine de la Mort avait été touchée.

C’est la grande, longue mort de la Mort qui commençait.

Un an avant, en 1913, dans une lettre au disciple de Chandernagor qui l’avait accueilli dans sa fuite, Sri Aurobindo parlait d’une sâdhanâ yoguique [sâdhanâ – travail sur soi] pour la restauration du Satya Youga, c’est-à-dire l’Âge de Vérité, et il ajoutait : Ce travail doit commencer maintenant, mais il ne sera complet qu’à la fin du Kali Youga. (16)

C’est le chemin de la descente pour tout le monde… jusqu’au ressort suprême. On ne peut pas toucher un point de Matière sans toucher toute la Matière. On ne peut pas détruire la Mort sans détruire en chaque conscience, en chaque groupe, en chaque nation, ce qui est la racine de la mort.

Ce qui surgit dehors et gronde dehors et s’étale dehors est cela même qui pendant des millénaires vivait chaudement sous nos sagesses et nos morales et nos religions et nos saluts.

Le Voleur est chassé de sa retraite centrale, il court de porte en porte et agite ses bombes et ses terreurs – mais il est perdu, il n’a plus nulle part où se cacher, il n’y a plus une sagesse pour l’abriter, plus un faux semblant pour le maquiller : il est nu, c’est lui le terrifié; il sème partout sa grande œuvre de nudité et de transparence, jusqu’à ce que plus rien ne reste debout, plus une crevasse cachée, plus une construction de l’esprit. Alors brillera ce qui est. (*)

Le premier livre qui passera sur sa machine à écrire sera Le Secret du Véda. Le début du cycle rejoignait la fin du cycle, le secret du commencement se retrouvait à la fin. «Nos pères, par leur cri, ont enfoncé les places fortes et réfractaires (la forteresse subconsciente des panis ou voleurs de la Vérité), ils ont brisé le roc de la montagne (c’est-à-dire la carapace de la Matière)… trouvé cette Vérité, ce Soleil même qui demeure dans l’obscurité (1.71.2, III.39.5)… La montagne s’est fendue en deux, le ciel s’est accompli.» (V.45)

Le haut rencontre le bas, tout est un plan unique. (17)

Lentement, la jonction commençait à travers les couches d’obscurité comme à travers le subconscient allemand et de tous les peuples l’un après l’autre, jusqu’au roc fondamental, cette Conscience-de-Vérité au fond de la Matière que les Rishis védiques appelaient le «Soleil de Vérité», Savita, tel le soleil de l’atome. 

De la philosophie ! laissez-moi vous dire en confidence que jamais, jamais, jamais je n’ai été philosophe…(18), s’exclamait Sri Aurobindo comme on lui parlait de son œuvre «philosophique» : «La Vie Divine» n’est pas de la philosophie, mais un FAIT. C’est ce que j’ai réalisé et vu. (19)

Pendant sept ans, il va déverser le «fait» sur le monde comme les Rishis védiques martelaient le roc de la montagne par leur «cri».

Il avait d’ailleurs une étrange façon d’écrire. Il dactylographiait tout, directement sur sa petite Remington portative, sans une rature – soixante-quatre pages minimum tous les mois, que Mère allait elle-même porter au Modern Press le quinze de chaque mois, ponctuellement. Il corrigeait toutes les épreuves lui-même et faisait tout le travail.

«Je le trouvais assis devant sa machine à écrire, raconte son jeune frère Barin qui était venu lui rendre visite, tictaquant ses pensées au lieu de les écrire…

Il s’était fait pour règle de voir cinq épreuves de chaque forme imprimée ; rien en Aurobindo de ces habitudes vagues de faire les choses vaguement comme partout en Inde. Il écrivait et travaillait toujours avec un soin, une patience infinis, comme si ses actes jaillissaient d’une énergie pure et limpide – régulièrement, patiemment, sans la moindre trace de hâte ou d’inertie. (20)»

Même Barin, qui ne savait rien (c’était lui le «fabricant de bombes», déporté aux îles Andaman par les Anglais), ne pouvait s’empêcher de remarquer cette «énergie limpide». Mais l’étrange est qu’il ne «tictaquait» pas «un» livre l’un après l’autre : il a commencé par en écrire trois simultanément ; le premier numéro de l’Arya contenait le début du Secret du Véda, de La Vie Divine et de La Synthèse des Yoga (ces deux derniers livres à eux seuls auront chacun plus de mille pages).

Puis il s’est mis à écrire cinq et même six livres à la fois. Nul écrivain au monde qui sait tant soit peu ce que c’est que d’écrire ne peut imaginer pareil phénomène, ce que cela représente simplement d’organisation de conscience, pour ne parler que de l’extérieur de la chose ; même si l’on mettait bout à bout tous les génies du monde, on ne parviendrait pas à imaginer Platon écrivant Phèdre, la République, les Lois et que sais-je, simultanément, ni Goethe maniant ensemble Faust, Wilhelm Meister… et que sais-je – et d’ailleurs Sri Aurobindo écrivait aussi, simultanément, de la poésie et du théâtre, qu’il ne publiait pas dans l’Arya, sans parler de son innombrable correspondance.

Non, ce n’est pas le phénomène d’un génie humain ni même surhumain, ce n’est pas du génie du tout : c’est un autre ordre de conscience qui fonctionnait. Il faisait le silence dans sa tête, raconte Mère, et il se mettait à sa machine à écrire, et d’en haut, des régions supérieures, tout ce qui devait être écrit descendait, tout prêt, et il n’avait qu’à faire mouvoir ses doigts sur la machine : cela se transcrivait. (21)

Mais le phénomène est encore plus intéressant qu’on ne le pense parce que ce «d’en haut» est encore une façon de dire pour se faire comprendre des enfants ; quand on aura dit «d’en haut», on n’aura nullement expliqué comment une conscience humaine, c’est-à-dire mentale, peut tirer simultanément dix mille fils et un certain nombre de phrases dans un ordre logique, cohérent, sans se servir de son cerveau par-dessus le marché !

Qu’est-ce qui organisait cette totalité de connaissance ou d’inspiration ?…

«Là-haut», c’est très total et tout ensemble dans un paquet de lumière compacte, on le voit très bien dès qu’on entre en contact avec les régions dites supérieures ; c’est comme une énorme boule d’électricité-lumière vivante ; mais dans la Matière, ça doit arriver phrase par phrase, à moins d’être comme le dieu Ganesh doté d’un certain nombre de bras ; ça vient un à un à moins d’avoir une demi-douzaine de cerveaux qui fonctionnent simultanément – et là, le cerveau ne fonctionnait même pas.

On dit l’«inspiration» ; c’est très bien, mais l’inspiration, ça se sert de quelque chose : comment fait-on entrer un ouragan dans un entonnoir ? Et quel entonnoir ? Et un entonnoir logique par-dessus le marché, parce que Sri Aurobindo s’adressait encore à des êtres dotés d’un mental : c’est pour casser leur carapace mentale qu’il faisait tout cela.

Mère donne une réponse à notre question, mais la réponse est peut-être encore plus mystérieuse que la question parce qu’elle remet tout en question! 

La conscience (de Sri Aurobindo) était en haut, dans le Supramental [toujours ce fameux «haut» qui ne veut rien dire, en vérité] et c’est l’espèce de conscience qui est DANS LA MAIN, qui formait les paroles. Il en était conscient au fur et à mesure qu’elles s’exprimaient. (22)

Et Mère ajoutait : Au point de vue intellectuel, l’Arya est parfait : clarté, ordre, logique. Et pourtant le mental n’y est pour rien. Alors qu’est-ce qui y est pour quelque chose ? – Les mains, oui. Quand ça s’inscrivait sur le rouleau de sa machine, il «apprenait», si l’on peut dire, ce qu’il était en train d’écrire. C’était la conscience dans les mains, c’est-à-dire la conscience matérielle, de la matière corporelle, qui faisait tout le travail.

Sri Aurobindo était parfaitement silencieux, transparent, et la Matière allait aussi droit dans la jungle philosophique que l’oiseau de Sibérie va droit à sa lagune exotique, sans une déviation et sans avoir jamais une fois fait la route avant – mais ses ailes savent très bien.

On peut dire ses «chromosomes» si cela nous console de reporter le problème à quelques générations avant. Mais il y a tout de même un moment où on est devant le problème.

Un moment où on est devant la Matière, tout simplement, une Connaissance dans la Matière, une Conscience dans la Matière, qui peut faire de la parfaite philosophie comme des petits oiseaux ou des tremblements de terre, avec une exactitude à la seconde et une intelligence qui dépasse tous nos génies.

C’est la Conscience-de-Vérité. Le «là-haut», c’est tout simplement l’épaisseur des couches à traverser (la couche mentale ayant son épaisseur très particulière), et quand tout est clair, «le haut rejoint le bas, tout est un plan unique».

Au cœur de la Matière palpite l’ouragan de lumière et quelques autres chansons encore inconnues qui nous consoleront pour toujours de notre labeur de galériens du Mental. Ainsi Sri Aurobindo écrira-t-il dix-neuf volumes d’une traite, pendant sept ans, pilonnant le monde avec son cri de Vérité.

Un volcan la tête en bas, disait Mère.

Et Sri Aurobindo mettra le point final à son «enseignement» en déclarant tout uniment, avec cette voix si tranquille qui semblait traverser l’éternité comme une rivière sans hâte, si sûre d’elle-même, si déjà là-bas, déjà devant, comme Mère dans son cyclone toujours en avant: Le Supramental resterait, même si l’on gommait tout l’Arya ou s’il n’avait jamais été écrit. (23)
 

12. Purani, Evening Talks, III. 4

13. Early Letters, 27.434

14. Early Letters, 27.459

15. Early Letters, 27.423

16. Early Letters, 27.434

17. Savitri, 7.6.541

18. On Himself, 26.374

19. Purani, Evening Talks, 1.274

20. Barin, Sri Aurobindo as I understand Him, 13.78 (unpublished)

21. Entretiens, 29.8.56

22. Conversations avec Pavitra, p.156

23. Purani, Evening Talks, 1.274

(*) Note personnelle : Ce paragraphe ne vous fait-il pas penser à la penser à la situation politique actuelle ? 

Je vous laisse découvrir par vous-même la fin de ce chapitre 15.

Retour à l'accueil