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Publié par pascalemmanuel

Les trois premiers paragraphes du chapitre 7 d'Essai sur la Guîtâ de Sri Aurobindo,  me paraissent apporter des indications très utiles par rapport à la période actuelle, parce qu'ils rappellent la nécessité de cultiver quelques qualités guerrières aujourd'hui oubliées, décriées, moquées... 

Une précision sommaire s'impose par rapport au titre de ce chapitre, La foi du guerrier aryen : cela n'a évidemment rien à voir avec les idéologies de la seconde guerre mondiale, le terme "aryen" évoque simplement une race mythique très dotée de qualités très évoluées. 

Rappelons brièvement le contexte général au moment de ce 7 ème chapitre. Le guerrier Ardjouna, symbole de l'âme humaine, traverse une crise intense qui le plonge dans un profond désarroi et l'amène au bord d'une guerre si terrible qu'il en vient à désirer  ardemment renoncer au combat, horrifié par les horreurs du massacre à venir. Or, contre toute attente, Krishna, l'Instructeur divin, l'exhorte à combattre. C'est si éloigné des spiritualités pacifistes que cela mérite quelques explications. Découvrons ces trois paragraphes. 

Au premier flot de l’examen de conscience passionné d’Ardjouna, à sa répugnance du massacre, à son sentiment de douleur et de péché, à son affliction devant une vie vide et désolée et à sa prévision des mauvais résultats d’une mauvaise action, l’instructeur divin répond par un blâme sévère.

Ces diverses réactions ne sont, lui dit-il, que confusion d’esprit et illusion, que faiblesse de cœur et pusillanimité, qu’une déchéance de la virilité du guerrier et du héros. Elles ne conviennent pas au fils de Prithâ (*) : jamais ainsi le champion et le principal espoir d’une juste cause ne devrait l’abandonner à l’heure de la crise et du danger, ni tolérer que la stupeur de son cœur et de ses sens, l’obscurcissement de sa raison, l’effondrement de sa volonté le trahissent jusqu’à lui faire déposer ses armes divines et refuser l’œuvre à lui confiée par Dieu.

Ce n’est pas là l’attitude approuvée et adoptée par l’homme aryen : cette sombre humeur ne vient pas du ciel et ne peut y conduire, et sur terre elle est une déchéance de la gloire qui est réservée au courage, à l’héroïsme et aux nobles actions. Qu’il rejette loin de lui cette pitié molle et égoïste, qu’il se lève et qu’il écrase ses ennemis.

(*) Prithâ : l’un des noms de Kunti, mère d’Arjuna.

C’est là, dirions-nous, la réponse d’un héros à un héros, mais non celle d’un instructeur divin à son disciple ; nous nous attendrions plutôt à ce qu’il i’encourageât constamment à la bonté, à la sainteté, à l’abnégation et à ce qu’il le détournât des buts et des voies du monde.

Or la Guîtâ dit expressément qu’Arjuna vient de glisser ainsi dans une basse faiblesse, « les yeux pleins de détresse et de larmes, le cœur vaincu par la tristesse et le découragement », parce qu’il est envahi par la pitié, kripayâvishtam.

N’est-ce donc pas une faiblesse divine ? La pitié n’est-elle pas une émotion divine qu’on ne devrait pas décourager par un blâme si dur ?

Ou bien sommes-nous simplement devant un évangile de la guerre et de l’héroïsme, une foi nietzschéenne dans la puissance et la force hautaine, une leçon de cette dureté hébraïque ou teutonique qui tient la pitié pour une faiblesse et approuve le héros norvégien qui rend grâce à Dieu de lui avoir donné un cœur dur ?

Mais l’enseignement de la Guîtâ émane d’une foi indienne, et l’esprit indien a toujours placé la com- passion parmi les éléments les plus grands de la nature divine. L’instructeur énumère lui-même dans un chapitre postérieur les qualités de ce qui est semblable au Divin dans la nature humaine et cite parmi elles la compassion envers les créatures, la bonté, la libération de la colère et de l’envie de tuer et de blesser, tout autant que l’intrépidité, l’entrain et l’énergie.

Par contre, la brutalité, la dureté, la cruauté, la satisfaction de tuer ses ennemis et d’amasser uniquement des richesses et des possessions, sont des qualités asouriques ; elles proviennent de la nature violente du titan qui nie le Divin dans le monde et le Divin dans l’homme et qui n’adore comme seule divinité que le Désir. Ce n’est donc pas d’un pareil point de vue que la faiblesse d’Ardjouna mérite le blâme.

« D’où t’est venue cette faiblesse, cette honte, cette obscurité de l’âme à l’heure de la difficulté et du péril ? » demande Krishna à Ardjouna. Cette question fait entrevoir la vraie nature de ce qui a fait dévier Ardjouna de ses qualités héroïques.

Il y a une divine compassion qui descend en nous d’en haut ; mais pour l’homme dont la nature ne la possède pas et n’a pas été formée dans son moule, de prétendre qu’il est l’homme supérieur, le maître-homme ou le surhomme, c’est une folie, une insolence, car celui-là seul est le surhomme qui manifeste le mieux la plus haute nature du Divin dans l’humanité.

Cette compassion observe avec amour, sagesse et calme vigilance la bataille et la lutte, la force et la faiblesse de l’homme, ses vertus et ses vices, ses joies et ses souffrances, sa science et son ignorance, sa sagesse et sa folie, ses aspirations et ses chutes, et elle intervient en tout pour aider et guérir.

Dans le saint et le philanthrope elle peut prendre la forme de la plénitude de l’amour ou de la charité ; dans le penseur et le héros, elle assume l’ampleur et la puissance d’une sagesse et d’une force secourables. Dans le guerrier aryen, c’est cette compassion, âme de sa chevalerie, qui refuse de briser le roseau meurtri, mais aide et protège le faible et l’opprimé, le blessé et le vaincu.

Mais c’est aussi la divine compassion qui renverse le dur tyran et l’oppresseur présomptueux, non pas dans un geste de colère et de haine — car celles-ci ne sont pas de hautes qualités divines, et la colère de Dieu contre le pécheur, la haine de Dieu pour le méchant sont des fictions de croyances à demi éclairées, tout autant que les tortures externes des enfers que ces croyances ont inventées —, mais, comme l’a compris clairement l’ancienne spiritualité indienne, avec autant d’amour et de compassion pour le puissant titan égaré par sa force et mis à mort pour ses péchés, que pour les malheureux opprimés qu’il s’agit de sauver de sa violence et de son injustice.

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