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Publié par pascalemmanuel

Tant que nous ne trouvons pas de réponse satisfaisante à la question qui nous habite, la vie inlassablement nous la repose.

D'une certaine façon, pour moi tout a commencé il y a 20 ans avec cette parole de Saint Paul ce n'est plus moi qui vit, mais c'est le Christ qui vit en moi (Galates 2, 15-20).

À cette  époque, pendant plusieurs semaines, je ne cessais de retomber sur cette même idée, universellement reconnue dans nombre de traditions.

- les bouddhistes disent que nous avons tous l'étincelle du Bouddha en nous...

un musicien professionnel me raconte qu'il a souvent l'impression que c'est quelque chose en lui qui joue...

- Gérard Blaize, le premier européen a avoir reçu le 7 ème dan d'aïkido dans un stage nous dit que nous avons l'impression que nous faisons de l'aïkido mais que nous découvrirons un jour que c'est quelque chose en nous qui fait de l'aïkido...

- Liu Dong, un grand professeur de qi gong, petit fils du médecin personnel du dernier Empereur de Chine écrit dans un livre que nous croyons faire du qi gong alors que c'est le qi gong qui nous fait...

- Hérigel, dans son merveilleux petit livre sur l'art du tir à l'arc dans la chevalerie zen écrit que c'est la grande nature en lui qui tire la flèche...

- Karl Graf Durkheim en a parlé,  le taoïsme en a parlé, la traditions indienne en a parlé, Sri Aurobindo-Mère en ont évidemment parlé aussi...

Et voilà que, hier soir, je retrouve une nouvelle fois cette idée mainte fois évoquée, cette fois-ci dans le 4 ème chapitre d'Essai sur la Guîtâ de Sri Aurobindo.

Cette égalité d’âme que prêche la Gîtâ n’est pas le désintéressement, car le grand commandement donné à Arjuna après que les fondements de l’enseignement ont été jetés et la principale structure érigée : « Lève-toi, mets à mort tes ennemis et jouis de ton royaume prospère », ne rend pas le son d’un altruisme intransigeant ni d’une abnégation immaculée et sans passion.

C’est un état intime d’équilibre et d’ampleur qui est le fondement de la liberté spirituelle. Dans cet équilibre, dans cette liberté, nous avons à faire « l’œuvre qui doit être faite », phrase que la Gîtâ emploie dans le sens le plus étendu et qui comprend toutes les œuvres, sarva-karmâni, et excède de beaucoup, quoiqu’elle puisse les inclure, le devoir social et l’obligation morale. Ce n’est pas le choix individuel qui doit déterminer quelle est l’action à faire ; pas davantage le droit à l’action et le rejet de toute prétention à ses fruits ne sont-ils l’ultime parole de la Gîtâ, mais seulement une formule préliminaire qui gouverne le premier état du disciple lorsqu’il commence l’ascension du Yoga.En fait, cette règle se trouve invalidée à un stade suivant.

Car la Gîtâ poursuit en affirmant avec force que l’homme n’est pas l’auteur de l’action qu’il accomplit ; c’est la Prakriti, c’est la Nature, la grande Force en ses trois modes d’action, qui opère par lui et il faut qu’il apprenne à voir que ce n’est pas lui qui agit. Par conséquent « le droit à l’action » est une idée valable seulement tant que nous restons dans l’illusion d’agir nous- mêmes ; elle doit nécessairement, ainsi que « la prétention aux fruits de l’action », quitter notre esprit dès que nous cessons, à notre propre conscience, d’en être l’auteur. Alors disparaît cette tendance égoïste de tout ramener à soi, qu’il s’agisse du droit à l’action ou à ses fruits.

Chapitre 4 – Le cœur de l'enseignement – Page 42

Expériences :

Ainsi, après avoir lu avec une certaine émotion quelques chapitres de la Guîtâ, dont ce paragraphe, j'ai eu le besoin de me lever pour marcher dans mon appartement. En effet, il y a en moi la croyance, ou l'intuition, que marcher, faire un exercice physique, aide à intégrer un enseignement.

Solvitur Ambulando était la devise de Sri Aurobindo est résolu en marchant – Le problème se résout en marchant. 

Et alors que je marchais, un chemin a commencé à s'ouvrir en moi. Cela a commencé avec une question qui est apparue à la conscience. Si l'homme n'est pas l'auteur de l'action qu'il accomplit comme l'affirme la Guîtâ et Sri Aurobindo, qui est-ce qui est en train de marcher ? 

Et plutôt que de faire turbiner le mental, je restais très tranquille, observateur, attendant plutôt une réponse du corps, très simple. Be simple ! disait Sri Aurobindo. Alors une sensation paradoxale est venue.

Si c'était moi qui était en train de marcher, de faire un exercice dynamique, d'où venait cette sensation d'avoir la conscience en repos et immobile ? Je crois que c'est l'une des premières fois où je ressentais si clairement cette immobilité dans le mouvement. Comme si nous avions la capacité de nous retirer intérieurement de l'action apparente. Pas si facile que cela a ressentir. Cela demande sans doute un minimum d'entrainement. 

Et puis, une autre type de réponse est venue. En toute sincérité, je n'ai jamais compris cette insistance à offrir nos actes les plus ordinaires au Divin. Cela m'a toujours laissé très perplexe. Bienheureux ceux qui comprennent. 

Offrir son mental, offrir son coeur, offrir un chagrin, une difficulté, etc. je le comprends très bien parce que lorsque nous offrons une difficulté, le Divin en quelque sorte, travaille-dessus, la modifie, la transforme, la dissous...

Même faire l'offrande de notre difficulté d'arrêter de fumer, des choses aussi concrètes que cela, c'est comme si le Divin rentrait dans notre difficulté et la transformait, la modifiait. C'est un phénomène très intéressant à observer.

Et à ce propos, Mère a raconté quelque chose de tellement joli. Ce n'est, a priori, pas nécessaire de faire intervenir le principe divin, en ce sens, que l'on peut très bien faire appel à une force impersonnelle, l'univers, l'infini, la conscience. Et cela marche aussi bien. Sauf que, ajoute-Mère, c'est tellement mieux lorsque l'on sait que c'est le Divin, le Seigneur, le Suprême... cela apporte une joie, un délice, vraiment quelque chose en plus dans la sensation, essentiellement une joie, une félicité, une béatitude...

Mais faire l'offrande d'actes aussi anodins que boire, manger, respirer, marcher... n'a jamais eu le moindre sens pour moi.

Et pour cette question-là, deux réponses sont venues.

D'abord, sous la forme d'un raisonnement mental, intellectuel. Offrir quelque chose permet au Divin de le transformer. Alors je me suis souvenu de Mère qui racontait que même sa façon de marcher avait changé. Mince ! La marche est un processus physiologique très complexe. Et si, par l'offrande de notre action de marcher, le Divin pouvait agir sur ces niveaux physiologiques qui échappe à peu près complètement à notre conscience ?    

Et puis, sous la forme d'une réponse émotive, beaucoup plus intime. Offrir quelque chose au Divin permet d'enter en relation avec Lui, d'établir le contact. C'est tellement évident que je n'y avais jamais pensé. Pourtant cela va de soi, si je vous donne quelque chose, quelque soit ce que je vous donne, cela établit entre vous et moi, une relation.

Alors, effectivement, il y avait pendant que je marchais, ce sentiment que le fait d'offrir consciemment l'action de marcher au Divin établissait le contact. Évidemment, j'étais aussi sincère que possible, je le faisais pour de vrai comme dise les enfants, j'essayais que cela soit vrai. 

Curieusement, le contact était précis-imprécis. Précis en ce sens qu'il y avait le sentiment d'une Présence et imprécis en ce sens que j'aurais eu sans doute quelques difficultés à la définir. N'empêche qu'au moment où je m'en suis rendu compte, quelque chose en moi a sauté de joie.

Ainsi, je n'avais jamais compris grand chose, et cette fois-ci, par l'expérience, il s'est passé des choses. À la bonheur... 😊

Autres extraits du chapitre 4 :

L’action qu’enseigne la Gîtâ est l’action divine, non l’humaine ; non l’accomplissement de devoirs sociaux, mais l’abandon de tout principe de conduite ou de devoir pour un accomplissement sans égoïsme de la volonté divine opérant par l’intermédiaire de notre nature ; non un service social, mais l’action des meilleurs, des possédés de Dieu, des maîtres hommes, action accomplie impersonnellement pour l’amour du monde et en sacrifice à Celui qui se tient derrière l’homme et la nature. En d’autres termes, la Gîtâ n’est pas un guide de morale pratique, mais de vie spirituelle. (Page 35)

* * *

Mais le point important ici, c’est que l’esprit moderne a exclu de sa puissance motrice pratique les deux principes essentiels : Dieu (ou l’Éternel) et la spiritualité (ou l’état divin), qui sont les deux conceptions maîtresses de la Gîtâ.

L’homme moderne ne vit que dans l’humain, et la Gîtâ voudrait que nous vivions en Dieu, « quoique dans le monde, mais en Dieu » ;

il ne vit que dans sa chair, son cœur et son intellect, et la Gîtâ voudrait que nous vivions dans l’Esprit ;

il vit dans l’Être muable qui est « toutes les créatures », mais la Gîtâ voudrait que nous vivions aussi dans l’immuable et le suprême;

il vit dans le cours changeant du temps alors que la Gîtâ demande que nous vivions dans l’Éternel. (Page 37)

Et puis, Sri Aurobindo en vient à donner quelques exemples tout à fait saisissants :

Car tout le sujet de l’enseignement, ce qui lui donne naissance et qui force le disciple à chercher le maître, est précisément le conflit inextricable des différentes conceptions apparentées du devoir, conflit qui se termine par l’écroulement de tout l’édifice utilitaire, intellectuel et moral, érigé par l’esprit humain.

Dans la vie humaine, une espèce de conflit s’élève assez souvent, comme par exemple entre les devoirs domestiques et l’appel du pays ou d’une cause, ou encore entre l’appel du pays et le bien de l’humanité ou quelque principe religieux ou moral plus vaste.

Une situation intérieure peut même naître, comme ce fut le cas pour le Bouddha, où tous les devoirs doivent être abandonnés, piétinés et jetés au loin pour suivre l’appel intérieur de Dieu.

Je ne peux pas penser que la Gîtâ eût résolu un pareil problème intérieur en renvoyant le Bouddha à sa femme, à son père et au gouvernement de l’État des shâkyas, ni qu’elle eût ordonné à Râmakrishna de devenir un pandit dans une école de son pays natal pour y enseigner d’une manière désintéressée leurs leçons aux petits enfants ou imposé à Vivékânanda de soutenir sa famille et, dans ce but, d’exercer sans passion le droit ou la médecine, ou d’embrasser le journalisme.

La Gîtâ n’enseigne pas l’accomplissement désintéressé des devoirs, mais elle enseigne de suivre la vie divine, d’abandonner tous les dharmas, sarva-dharmân, pour prendre refuge dans le suprême seul ; l’activité toute divine d’un Bouddha, d’un Râmakrishna, d’un Vivékânanda est parfaitement conforme à cet enseignement. 

De même, je n'ai jamais compris l'idée que la liberté de l'âme puisse se trouver dans l'obéissance au Divin. Cela paraît en effet complètement contradictoire. Et ici, l'enseignement consiste bien à renoncer aux devoirs sociaux pour accomplir l'action qui nous est demandé par le Divin. Et pendant que je marchais, il m'a semblé touché la compréhension de ce paradoxe apparent. Sri Aurobindo l'explique page 41 :

La sujétion à la loi externe cède la place à un certain principe d’auto-détermination interne de l’action, principe qui, par la liberté de l’âme, se dégage peu à peu de l’enchevêtrement des règles d’action. Et cela la conscience brahmique, la liberté de l’âme vis-à-vis des œuvres et la détermination des œuvres dans la nature par le seigneur en nous et au-dessus de nous est, comme nous le verrons plus loin, le noyau de l’enseignement de la Gîtâ en ce qui concerne l’action.

Trois étapes et Triple voie (Page 44) :

Le système de la Gîtâ se résout en trois degrés par lesquels l’action s’élève du plan humain au plan divin et quitte l’esclavage de la loi inférieure pour la liberté de la loi supérieure.

D’abord, il faut que, par le renoncement au désir et une parfaite égalité d’âme, l’homme, tant qu’il se croit l’auteur de l’acte, accomplisse les œuvres comme un sacrifice, un sacrifice à une divinité qui est le seul et suprême Moi, quoiqu’il ne l’ait pas encore réalisé en lui-même. Tel est le premier degré.

Ensuite l’homme doit abandonner, non seulement le désir du fruit de l’action, mais aussi la prétention d’en être l’auteur, et reconnaître le Moi comme le principe toujours égal, inactif, immuable, et toutes les œuvres comme de simples opérations de la Force universelle, de l’âme de la Nature, de Prakriti, la puissance inégale, active et muable.

Enfin, le suprême Moi doit être vu comme le suprême Purusha gouvernant cette Prakriti, comme le principe dont l’âme dans la Nature est une manifestation partielle et par qui toutes les actions sont régies, en une parfaite transcendance, par l’intermédiaire de la Nature. À lui doivent être offerts l’amour, l’adoration et le sacrifice des œuvres ; l’être humain tout entier doit s’abandonner à lui et la conscience entière doit s’élever jusqu’à vivre dans cette conscience divine, de telle sorte que l’âme humaine puisse participer à sa divine transcendance, au-delà de la Nature et de ses œuvres, et puisse agir en parfaite liberté spirituelle.

Le premier degré est le Karma-Yoga, le sacrifice des œuvres faites sans égoïsme ; et ici la Gîtâ met l’accent sur l’action.

Le second degré est le Jnâna-Yoga, la découverte du Moi et la connaissance de sa vraie nature et de celle du monde; et ici l’accent est placé sur la connaissance, mais le sacrifice des œuvres reste en vigueur et la voie des œuvres se confond, sans dispa- raître, avec la voie de la connaissance.

Le troisième degré est le Bhakti-Yoga, l’adoration et la recherche du suprême Moi en tant qu’Être divin. Ici l’accent est sur la dévotion ; pourtant la connaissance ne lui est pas subordonnée ; au contraire par la dévotion elle est surélevée, vitalisée, accomplie, tandis que le sacrifice des œuvres se poursuit; la double voie devient la triple voie de la connaissance, des œuvres et de la dévotion.

Et le fruit du sacrifice est atteint, cet unique fruit qui reste offert au chercheur : l’union avec l’Être divin et l’unité réalisée avec la suprême Nature divine.

La grande parole de la Guîtâ, que Sri Aurobindo évoquera à de nombreuses reprises, sous des formes différentes, c'est tellement beau, nous ne nous en lassons pas de l'entendre encore et encore :  Ce qu’est la grande, la suprême parole de la Gîtâ, son mahâvâkya, nous n’avons pas à le chercher ; car dans sa dernière phrase, note dominante du grand accord, la Gîtâ la révèle elle- même :

« De tout ton être, prends refuge dans le seigneur qui siège dans ton cœur ; par sa grâce tu atteindras la paix suprême et l’état éternel.

Je t’ai révélé une connaissance plus secrète que la connaissance occulte.

Écoute encore ma parole suprême, la plus secrète : l’esprit fixé sur moi, sois-moi dévoué, offre-moi le sacrifice et l’adoration ; infailliblement tu viendras à moi, car tu m’es cher. Renonce à toute règle de conduite et prends refuge en moi seul.

Je te délivrerai du péché ; ne t’afflige pas. »

Une dernière chose :

Les textes spirituels n'ont pas tous la même vocation. Un ami m'expliquait que selon Sri Aurobindo, le Véda était sans doute le plus vieux texte de l'humanité, qu'il avait été à l'origine et qu'il serait à la fin. Par contre, qu'avant cela, la Guîtâ avait vocation à libérer l'humanité. Certes, de nombreuses traditions ont parlé de cette présence divine en l'homme mais, apparemment, d'après la Guîtâ, le fait de se tourner vers cette Présence, de s'en remettre à Elle, est le secret des secrets, la source d'une joie totale, le moyen de notre libération totale.

Et ça, aucune guerre, aucune privation, aucun président, aucun cabinet conseil, aucune institution internationale corrompue, aucun média... ne peut nous empêcher de le faire, si nous le décidons, cela ne dépend que de nous, de la relation que nous créons avec notre divinité intérieure.

Cela ressemble beaucoup au fait de traverser les épreuves de la vie tout seul ou avec son meilleur ami, le plus sage et le plus fidèle...  

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