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Publié par pascalemmanuel

Partout où tu vois une grande fin, sois sûr d’un grand commencement. Quand une douloureuse et monstrueuse destruction épouvante ta pensée, console-la avec la certitude d’une vaste et grande création. Dieu est là, non seulement dans la petite voix tranquille, mais aussi dans le feu et dans le tourbillon.

*

Plus la destruction est grande, plus libres sont les chances de création ; mais la destruction est souvent longue, lente, oppressive, la création souvent tarde à venir et son triomphe est interrompu.

Sri Aurobindo – Aperçus et pensées – Page 26

L'avènement de l'âge spirituel

À l'heure de l'effondrement, de la Tempête... sans doute est-il plus que jamais intéressant que jamais de regarder de plus près ce dernier chapitre du Cycle humain :

Pour qu’un âge subjectif, dernière étape d’un cycle social, puisse aboutir à une société spiritualisée et amener l’émergence de l’humanité à un niveau évolutif supérieur, il ne suffit pas que certaines idées favorables à cette orientation de la vie humaine s’emparent du mental collectif de l’espèce et imprègnent les mobiles ordinaires de sa pensée, de son art, son éthique, ses idéaux politiques, son effort social, ni même qu’elles pénètrent en profondeur sa manière intérieure de penser et de sentir.

Il ne suffit pas non plus que l’idée du royaume de Dieu sur la terre, d’un règne de spiritualité, de liberté et d’unité, d’une égalité et d’une harmonie réelles et intérieures (et pas seulement d’une égalisation et d’une association extérieures et mécaniques) devienne définitivement l’idéal de la vie ; il ne suffit pas de professer activement que cet idéal est possible et désirable, digne d’être recherché, et qu’on doit lutter pour l’atteindre ; il n’est pas davantage suffisant qu’il s’affirme comme la préoccupation dominante du mental humain.

Tout cela serait évidemment un très grand pas en avant — un pas énorme si l’on considère ce que sont à présent les idéaux de l’humanité.

Ce serait le commencement nécessaire, le milieu mental indispensable à une rénovation vivante de la société humaine en un type plus élevé.

Mais en soi, cela n’aboutirait qu’à une timide tentative pour introduire dans la vie humaine et ses institutions quelque reflet de l’esprit manifesté ; ou à une tentative vigoureuse peut-être, mais dont le succès resterait partiel et temporaire.

Jusqu’à présent, l’humanité n’a jamais tenté d’aller plus loin sur cette voie.

Elle n’a même jamais tenté d’aller jusqu’au bout de ce petit commencement, excepté dans les limites d’un ordre religieux ou d’une communauté particulière, et encore était-ce avec des défauts si sérieux et des limitations si formidables que l’expérience restait sans effet et sans rapport avec la vie humaine en général.

Si nous nous contentons simplement de professer l’idéal et d’admettre son influence générale sur la vie humaine, l’humanité, dans l’avenir, ne tentera rien de plus.

C’est peu, et il faut davantage.

Certes, un éveil spirituel général et une aspiration générale dans l’humanité sont le grand pouvoir moteur nécessaire, mais le pouvoir d’effectuation doit être plus grand encore.

Il faut une recréation dynamique de notre humanité individuelle en un type spirituel.

*

D’une manière habituelle, l’humanité se contente en effet d’approcher l’idéal avec une aspiration, qui reste presque entièrement à l’état d’aspiration, et ne l’admet que comme une influence partielle.

On ne laisse pas l’idéal modeler la vie tout entière, on lui permet seulement de la colorer plus ou moins ; on s’en sert même souvent comme d’un paravent ou d’une excuse pour couvrir des activités qui sont diamétralement opposées à son esprit réel.

On crée des institutions avec l’intention de donner corps à cet esprit, mais l’intention reste trop légère et l’on considère comme suffisant le fait d’avoir un idéal et de vivre selon ses institutions.

Professer un idéal devient presque une excuse pour ne pas vivre selon cet idéal ; l’existence des institutions suffit à dispenser du besoin d’insister sur l’esprit qui les a engendrées.

Mais de par sa nature même, la spiritualité est subjective et non mécanique ; elle n’est rien si elle n’est pas vécue intérieurement, rien si la vie extérieure ne découle pas de cette existence intérieure.

Les symboles, les types, les conventions, les idées ne suffisent pas.

Un symbole spirituel n’est qu’une étiquette dépourvue de sens si la chose symbolisée n’est pas réalisée en esprit.

Une convention spirituelle peut perdre ou répudier son esprit et devenir un mensonge.

Il se peut qu’un type spirituel soit un moule temporaire où coule la vie spirituelle, mais c’est aussi une limitation qui risque de devenir une prison où elle se fossilise et périt.

Une idée spirituelle est un pouvoir, mais seulement quand elle est créatrice, aussi bien intérieurement qu’extérieurement.

Nous sommes ici devant un principe pragmatique qu’il nous faut élargir et approfondir, à savoir que la vérité est ce que nous créons, mais en ce sens d’abord qu’elle est ce que nous créons en nous-mêmes, c’est-à-dire ce que nous devenons.

Sans doute, la vérité spirituelle existe-t-elle éternellement au-delà, indépendante de nous, dans les cieux de l’esprit ; mais elle n’est d’aucune utilité pour l’humanité ici-bas, elle ne devient pas vérité de la terre, vérité de la vie, tant qu’elle n’est pas vécue.

La perfection divine est toujours là, au-dessus de nous ; mais par spiritualité nous entendons que l’homme devienne divin dans sa conscience et dans ses actes, et qu’intérieurement et extérieurement il vive la vie divine ; toute signification moindre donnée à ce terme, n’en est qu’une expression maladroite et inadéquate, ou une imposture.

*

Pareil accomplissement n’est possible que par un changement individuel de chaque vie humaine, comme le reconnaissent les religions subjectives.

L’âme collective est seulement la grande source semi-subconsciente de l’existence individuelle, et si elle doit prendre une forme psychologique précise ou assumer un nouveau genre de vie collective, cela ne peut se faire que par la croissance formatrice des individus.

L’esprit manifesté par la collectivité et le vrai pouvoir de sa vie seront à l’image de l’esprit et de la vie des individus qui la composent.

Une société qui vit par ses institutions et non par ses hommes, n’est pas une âme collective mais une machine ; sa vie devient un produit mécanique et cesse d’être une croissance vivante.

Par conséquent, l’avènement d’un âge spirituel doit être précédé par l’apparition d’individus de plus en plus nombreux qui ne seront plus satisfaits de l’existence normale, intellectuelle, vitale et physique de l’homme, et qui percevront qu’une évolution supérieure est le but réel de l’humanité et tenteront de la réaliser en eux-mêmes, d’y conduire les autres et d’en faire le but reconnu de l’espèce.

Dans la mesure où ils réussiront, et selon le degré auquel ils porteront cette évolution, la potentialité encore irréalisée qu’ils représentent, deviendra une possibilité pratique de l’avenir.

*

Dans le passé, les grands élans de spiritualité se traduisaient généralement par l’avènement d’une religion nouvelle d’un type ou d’un autre qui s’efforçait de s’imposer à l’humanité comme un ordre nouveau universel.

Or cette cristallisation s’est toujours avérée, non seulement prématurée, mais fausse ; elle a empêché plutôt qu’elle n’a favorisé une réalisation profonde et sérieuse.

Certes, le but d’un âge spirituel de l’humanité doit s’accorder au but essentiel des religions subjectives, c’est-à-dire une nouvelle naissance, une nouvelle conscience, une évolution et une ascension de l’homme et une descente de l’esprit dans toutes les parties de son être, une réorganisation spirituelle de sa vie ; mais si cet effort se laisse limiter par le vieil appareil familier et les moyens imparfaits d’un mouvement religieux, il connaîtra très probablement un nouvel échec.

Un mouvement religieux suscite généralement une vague d’excitation et d’aspiration spirituelles qui se communique à un grand nombre d’individus et se traduit par une élévation temporaire et une formation efficace, en partie spirituelle, en partie morale, en partie dogmatique.

Cependant, au bout d’une génération ou deux, ou de quelques générations tout au plus, la vague commence à se retirer et la formation reste.

Si le mouvement a été très puissant — parce qu’à sa source il y avait une grande personnalité spirituelle —, il est possible qu’il laisse derrière lui la marque d’une influence centrale et d’une discipline intérieure qui peuvent très bien servir de point de départ à de nouvelles vagues ; mais celles-ci seront de moins en moins puissantes et de moins en moins durables à mesure que le mouvement s’éloignera de sa source.

Car, dans l’intervalle, pour relier les fidèles entre eux et en même temps les distinguer du monde extérieur non régénéré, un ordre religieux se sera mis à grandir, une Église, une hiérarchie, un type de vie éthique fixe et non progressif, une collection de dogmes cristallisés, de cérémonies, de rites ostentatoires et de superstitions sanctifiées — bref, une mécanique compliquée pour le salut de l’humanité.

Ainsi, la spiritualité se subordonne de plus en plus à une croyance intellectuelle, à des règles extérieures de conduite et à un rituel de surface ; les motifs supérieurs se subordonnent aux motifs inférieurs, et la seule chose essentielle, à des supports, à des instruments, à l’accessoire.

La tentative initiale, spontanée et puissante, qui voulait convertir la vie entière en une existence spirituelle, cède la place à un système fixe de croyances et de morale avec une teinte d’émotion spirituelle ; finalement, même cet élément salvateur est dominé par la mécanique extérieure — l’édifice protecteur devient un tombeau.

L’Église prend la place de l’esprit et exige que l’on souscrive universellement et formellement à son credo, à son rituel et son ordre ; la vie spirituelle n’est plus pratiquée que par une minorité, et encore dans les limites prescrites par leur croyance et leur ordre figés.

La majorité néglige même cet effort limité et se contente de remplacer l’appel d’une vie plus profonde par une piété vigilante, ou négligente.

Finalement, on s’aperçoit que l’esprit de la religion est devenu un maigre ruisseau obstrué par les sables ; au mieux, de temps à autre, le lit desséché de ses conventions est-il brièvement inondé, ce qui explique qu’elle ne soit pas encore devenue un simple souvenir dans les chapitres défunts du Temps.

*

L’ambition d’une croyance ou d’une forme religieuse particulière à devenir universelle et à s’imposer, est contraire à la diversité de la nature humaine, et pour le moins contraire à l’un des caractères essentiels de l’Esprit.

Car la nature de l’Esprit est une liberté intérieure spacieuse, une vaste unité où chaque homme doit avoir la possibilité de croître selon sa propre nature.

En outre, et c’est encore une autre source d’échec inévitable, la tendance habituelle de ces religions dogmatiques est de se tourner vers l’Au-delà et de faire de la régénération de la vie terrestre un mobile secondaire ; et cette tendance grandit à mesure que s’affaiblit l’espoir originel d’une régénération universelle et immédiate de l’humanité.

Par conséquent, même si de nouvelles et nombreuses vagues spirituelles, chacune dotée de puissants mobiles et de disciplines spécifiques, annoncent sans aucun doute l’avènement d’un âge spirituel, elles doivent cependant modérer leurs prétentions dans le mental collectif de l’espèce et dans celui de ses guides spirituels, en reconnaissant que si tout mobile et toute discipline sont valables, nul ne l’est entièrement, parce que ce ne sont que des moyens et non l’unique chose à poursuivre.

Or c’est cette unique chose essentielle, à savoir la conversion de la vie entière de l’être humain pour qu’elle se laisse diriger par l’Esprit, qui doit devenir prépondérante.

La clef de l’énigme n’est pas l’ascension de l’homme au ciel, mais plutôt son ascension ici-bas dans l’Esprit et la descente de l’Esprit dans son humanité ordinaire — une transformation de la nature terrestre.

Car c’est cela, et non quelque salut post mortem, la véritable nouvelle naissance attendue par l’humanité comme le couronnement de sa longue marche obscure et douloureuse.

*

Par conséquent, les individus qui, en cet âge nouveau, feront le plus pour l’avenir de l’humanité, seront ceux qui reconnaîtront qu’une évolution spirituelle est la destinée de l’être humain, et donc son besoin le plus profond.

De même que l’homme animal s’est largement transformé en une humanité mentalisée, et même hautement mentalisée à son sommet, de même le type humain actuel doit maintenant, ou dans l’avenir, évoluer ou se changer (peu importe l’image que nous employons ou la théorie que nous apportons à l’appui) en une humanité spiritualisée, car tel est le besoin de l’espèce et certainement l’intention de la Nature.

Cette évolution ou cette conversion sera l’idéal et la préoccupation des guides spirituels ; ceux-ci seront relativement indifférents aux croyances ou aux formes particulières, et laisseront les hommes recourir à celles vers lesquelles ils sont naturellement attirés.

Ils tiendront seulement pour essentiels la foi en la conversion spirituelle, l’effort pour la vivre totalement, et toutes les connaissances, quelles qu’elles soient (peu importe le point de vue dont elles se revêtent), susceptibles de se transmuer en cette vie spirituelle.

Ils ne commettront surtout pas l’erreur de croire que ce changement peut s’opérer par un mécanisme et des institutions extérieurs ; ils sauront et n’oublieront jamais qu’il doit être vécu intérieurement et par chaque homme, sinon il ne deviendra jamais une réalité pour l’espèce.

Ils accepteront en son sens le plus profond la vision intérieure de l’Orient qui enjoint à l’homme de chercher en lui-même le secret de sa destinée et de son salut ; mais ils reconnaîtront aussi, tout en lui donnant une tournure différente, l’importance qu’à juste titre l’Occident attache à la vie et à cette règle générale de l’existence : faire au mieux de ses connaissances et de ses capacités.

Ils ne feront pas de la société une vague toile de fond pour un petit nombre de figures spirituelles lumineuses, ni une plante rigidement clôturée, prisonnière de la terre, dont le seul rôle est de produire la fleur stérile et relativement rare d’une spiritualité ascétique.

Ils n’accepteront pas la théorie selon laquelle la masse doit obligatoirement et pour toujours demeurer aux échelons inférieurs de la vie, tandis que le seul petit nombre peut s’élever à l’air libre et à la lumière ; au contraire, leur attitude sera celle des grands esprits qui ont lutté pour régénérer la vie terrestre et qui ont gardé leur foi en dépit de tous les échecs précédents.

Les échecs sont nécessairement nombreux au commencement de toute grande et difficile tentative, mais vient un moment où l’expérience des échecs passés peut être mise à profit et où cèdent les portes qui avaient longtemps résisté.

Ici, comme dans toutes les grandes aspirations et les grandes entreprises humaines, une déclaration a priori d’impossibilité est un signe d’ignorance et de faiblesse ; la devise de l’aspirant qui cherche doit être le solvitur ambulando de l’inventeur : c’est en allant de l’avant que la difficulté se résout.

Un vrai commencement doit avoir lieu ; le reste est l’œuvre du temps avec ses accomplissements soudains ou son long et patient labeur.

*

L’entreprise est aussi vaste que la vie humaine, et par conséquent les individus qui montrent le chemin prendront pour champ d’action la vie humaine tout entière.

Ces pionniers considéreront que rien ne leur est étranger, que rien n’est en dehors de leur domaine.

Car toutes les parties de la vie humaine doivent être embrassées par l’Esprit, non seulement la vie intellectuelle, esthétique, éthique, mais aussi la vie active, vitale et physique.

Ils n’auront donc de mépris ou d’aversion pour aucune d’elles, ni pour aucune des activités qui en jaillissent ; ils insisteront pourtant sur un changement spirituel et une transmutation de la forme.

Dans chaque pouvoir de notre nature, ils chercheront le moyen de conversion qui lui est propre, et, sachant que le Divin est caché en tout, ils affirmeront que tout peut devenir pour l’esprit un moyen de se découvrir lui-même, et que tout peut se convertir en un instrument de l’existence divine.

Ils verront aussi la grande nécessité de transformer notre mental normal en un mental spirituel, puis d’ouvrir celui-ci à ses étendues supérieures, dans un mouvement de plus en plus intégral.

Car, pour que le changement décisif puisse s’accomplir, il faut que la raison intellectuelle trébuchante se convertisse en une intuition précise et lumineuse, puis que celle-ci à son tour atteigne aux régions supérieures, au surmental (1) et au supramental ou gnose.

(1) Le surmental ou « monde des dieux » est le sommet de notre humanité mentale actuelle. C’est de là que nos plus grands prophètes, poètes, artistes ou mystiques ont tiré leur inspiration ou leurs révélations. Par-delà le surmental, le supramental est le « monde solaire » des Védas, c’est le prochain stade de notre évolution. (Note de l’éditeur)

La volonté mentale, faillible et vacillante, doit s’élever pour devenir une volonté intuitive assurée, puis une volonté encore supérieure, divine et gnostique.

La douceur psychique, le feu et la lumière de l’âme derrière le cœur, hridayé guhâyâm, doivent transmuer nos émotions grossières, ainsi que les égoïsmes endurcis et les désirs criards de notre nature vitale.

Toutes les autres parties de notre être doivent subir une conversion analogue et passer sous la contrainte de la force et de la lumière d’en haut.

Les guides de la marche spirituelle partiront de la connaissance et des moyens que l’effort du passé a révélés sur cette voie ; ils s’en serviront mais ne les prendront pas tels qu’ils sont, sans leur faire subir le profond changement nécessaire.

Ils ne se limiteront pas non plus aux connaissances de leur temps, ni ne s’attacheront à des systèmes fixes et stéréotypés ou à des combinaisons de résultats déterminées ; ils suivront la méthode de l’Esprit dans la Nature : une constante redécouverte, une formulation toujours nouvelle et une synthèse toujours plus large dans le plan mental, une puissante refonte de ses parties les plus profondes par le pouvoir de la Vérité, une Vérité qui grandit toujours, s’élargit toujours et n’a pas encore été entièrement découverte ou pas suffisamment établie autrefois ; telles sont les voies de l’Esprit vis-à-vis de nos accomplissements passés quand il marche vers les grandeurs de l’avenir.

*

Cette entreprise représente un suprême et difficile labeur, même pour l’individu, et combien plus encore pour l’espèce.

Il se peut qu’une fois commencée, elle ne progresse pas rapidement et n’atteigne même pas la première étape décisive ; peut-être aussi lui faudra-t-il de longs siècles d’effort avant de pouvoir naître animée d’une force permanente.

Mais ce n’est pas tout à fait inévitable, car les changements de ce genre dans la Nature semblent avoir pour principe une longue et obscure préparation suivie d’un rassemblement rapide, d’une précipitation des éléments dans une nouvelle naissance — une conversion brusque, une transformation qui fait figure de miracle par sa lumineuse instantanéité.

Et même quand le premier changement décisif aura été effectué, il est certain que l’humanité ne sera pas capable de s’élever tout entière à ce niveau.

Il ne peut manquer de se produire une division entre ceux qui sont capables de vivre au niveau spirituel et ceux qui sont seulement capables de vivre dans la lumière qui, depuis ce plan, se répand sur le mental.

Et en dessous encore, il se pourrait qu’il reste une grande masse influencée d’en haut, mais pas encore prête à recevoir la lumière.

Cela représenterait pourtant une première transformation, un commencement qui dépasserait de loin tout ce qui a été accompli jusqu’à présent.

Cette hiérarchie n’impliquerait pas, comme dans notre existence vitale actuelle, une domination égoïste du moins développé par le plus développé ; au contraire, les Aînés de la race guideraient leurs frères plus jeunes et travailleraient sans cesse à les élever à un niveau spirituel plus haut et vers des horizons plus vastes.

Et pour les guides aussi, l’ascension aux premiers niveaux spirituels ne serait pas la fin de la marche divine, un achèvement qui ne laisse rien à accomplir sur la terre.

Des niveaux plus élevés encore restent à découvrir au sein du monde supramental (1) ; les anciens poètes védiques le savaient, eux qui parlaient de la vie spirituelle comme d’une ascension constante :

Ô Toi aux cent pouvoirs, les prêtres du Mot T’escaladent comme une échelle. Tandis que l’on monte de cime en cime, apparaît tout ce qui reste à accomplir.

(1) Sri Aurobindo a reconnu trois degrés ou plans de conscience au sein du Supra- mental. (Note de l’éditeur)

Mais une fois la base assurée, le reste se révèle et s’épanouit progressivement — l’âme est sûre de son chemin. C’est ce qu’ex- primaient encore les anciens chantres védiques :

Un état né d’un autre, une enveloppe (1) après l’autre devient consciente de la connaissance. Sur les genoux de la Mère, l’âme voit.

(1) Suivant la tradition indienne, notre être est entouré ou constitué d’«enveloppes» successives de plus en plus fines, la plus dense étant l’enveloppe de notre corps matériel.

Tel est du moins l’espoir le plus haut, le destin possible qui s’offre à la vision humaine ; et c’est cette possibilité que le mental humain, dans son progrès, semble sur le point de développer à nouveau.

Si la lumière qui est en train de naître grandit, si le nombre des individus qui cherchent à réaliser cette possibilité en eux-mêmes et dans le monde s’accroît, et s’ils arrivent un peu plus près du vrai chemin, alors l’Esprit, qui est ici même en l’homme comme une divinité encore cachée, comme une lumière et un pouvoir en croissance, descendra plus totalement dans l’âme de l’humanité et dans les grandes individualités en qui la lumière et le pouvoir sont les plus intenses, tel l’Avatâr d’une Divinité encore jamais vue ni jamais pressentie.

Alors s’accomplira le changement préparant la transition qui permettra à la vie humaine, avec toutes ses limitations actuelles, de s’ouvrir à des horizons plus larges et plus purs ; l’évolution terrestre aura pris le grand élan ascendant dans la progression divine et accompli l’étape révélatrice, dont la naissance de l’homme pensant et aspirant au sein de la nature animale n’était qu’une obscure préparation et une promesse lointaine.

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