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Publié par pascalemmanuel

Le monde que nous connaissons est en train de s'effondrer et beaucoup parlent de l'émergence prochaine d'un nouveau monde, de l'ère du verseau, d'un âge d'or de vérité, peu importe les noms que nous donnons à ce phénomène.

Pourtant, très rares sur terre sont les personnes capables, comme le fait Sri Aurobindo dans ce chapitre XXIII du Cycle humain, de décrire avec une telle clarté, à la fois les causes des échecs passés à spiritualiser l'humanité, que les conditions favorisant l'émergence de ce nouveau monde.

Et je le répète, concernant l'évolution personnelle des individus, chacun peut au moins avoir quelques idées pour guider et mettre sur le chemin. Par contre, sur le plan collectif et universel, il y a une telle masse de conflits, une telle corruption de toutes les institutions, une telle pourriture parmi les dirigeants... que cela me paraît impossible à une intelligence humaine normale d'avoir une vision claire de ce que nous pouvons faire pour participer à l'émergence de cet âge spirituel.

Ce texte a plusieurs intérêts majeurs :

- il pose clairement la primauté de l'individu, 

- il rappelle la possibilité de voir le Divin en soi. Voir, c'est encore mieux, encore plus concret que ressentir ou percevoir. Si Sri Aurobindo en parle, c'est que c'est possible... 

- il explique les vraies causes de l'échec des sociétés,

- il nous montre en négatif l'absurdité des mesures actuelles prises par les gouvernants,

- et en positif il nous indique le chemin de la sortie vers notre avenir radieux. Et ça, dans la période de complète déliquescence complète que nous traversons, retrouver l'espérance, c'est infiniment précieux. C'est une lumière qui brille dans la nuit, une direction à laquelle s'accrocher quand tous les points de repères sont chamboulés.

Connaître ce texte et le diffuser est une façon d'imprégner le mental collectif des idées qu'il contient.

Le changement qui nous fera passer d’un ordre de vie mental et vital à un ordre spirituel, devra nécessairement s’accomplir individuellement et dans un grand nombre d’individus avant de pouvoir se saisir effectivement de la communauté.

C’est d’abord en l’homme individuel que l’Esprit dans l’humanité se découvre, se développe et construit ses formations ; c’est par l’entremise de l’individu progressiste et formateur qu’il permet la découverte et offre l’occasion d’une création nouvelle pour le mental de l’espèce.

Car le mental de la communauté commence par contenir les choses subconsciemment — ou, s’il les contient consciemment, c’est d’une manière confuse et chaotique — et c’est seulement par le mental individuel que la masse peut arriver à une connaissance claire et à une création précise de l’objet qu’elle renfermait en son moi subconscient.

Les penseurs, les historiens, les sociologues qui rabaissent l’individu et aimeraient à le fondre dans la masse, ou qui le considèrent avant tout comme une cellule, un atome, n’ont saisi que le côté obscur de la vérité des opérations de la Nature dans l’humanité.

C’est parce que l’homme n’est pas semblable aux formations matérielles de la Nature ni semblable à l’animal, et parce qu’en lui la Nature aspire à une évolution de plus en plus consciente, que l’individualité est si fortement développée en lui et tellement importante, indispensable.

Sans doute, ce qui émerge dans l’individu et qui ensuite agit sur la masse, se trouvait déjà là, nécessairement, dans le Mental universel, l’individu n’étant que l’instrument de cette émergence ou de cette découverte et de ce développement ; mais il est l’instrument indispensable.

Il n’est pas simplement l’instrument de la Nature subconsciente, ni d’une poussée instinctive qui meut la masse ; il est plus directement l’instrument de l’Esprit dont la Nature est elle-même l’instrument, une matrice pour ses créations.

C’est pourquoi tous les grands changements trouvent leur premier pouvoir éclairé et efficace, leur force formatrice directe, dans le mental et l’es- prit d’un individu ou d’un petit nombre d’individus.

La masse suit, mais malheureusement d’une façon imparfaite et confuse qui finit souvent — le plus souvent, même — par un échec ou une déformation de la chose créée.

En eût-il été différemment, l’humanité aurait connu une marche rapide et victorieuse, au lieu de cette lourdeur et ces hésitations suivies de ruées vite épuisées qui, apparemment, sont tout ce dont elle ait été capable jusqu’à présent.

*

Par conséquent, pour que le changement spirituel dont nous avons parlé puisse s’effectuer, deux conditions doivent être réunies, et satisfaites simultanément, bien qu’elles soient très difficiles à concilier.

D’une part, il faut un individu ou des individus capables de voir l’Esprit, de se développer et de se recréer à son image, puis de communiquer à la masse, non seulement leur idée mais le pouvoir de leur idée.

Et, en même temps, il faut une masse, une société, un mental collectif, ou du moins les éléments constitutifs d’un corps collectif, et la possibilité d’une âme de groupe qui soit capable de recevoir et d’assimiler effectivement l’idée spirituelle, prête à suivre, et qui puisse arriver effectivement au but sans être obligée de s’arrêter en route en raison de ses insuffisances naturelles et de son manque de préparation, ou de retomber en arrière avant que le changement décisif n’ait été accompli.

Une telle simultanéité ne s’est encore jamais produite, bien que l’ardeur d’un moment ait pu parfois en donner l’apparence.

Il est certain que cette coïncidence se produira un jour, mais personne ne peut dire combien de tentatives il faudra ni combien d’expériences spirituelles devront accumuler leurs sédiments dans la mentalité subconsciente de la communauté humaine avant que le sol ne soit prêt.

Car, dans ce difficile effort d’ascension, qui s’attaque aux racines mêmes de notre nature, les chances de succès sont toujours moins fortes que les nombreuses possibilités d’échec.

Il se peut que l’initiateur lui-même soit imparfait, qu’il n’ait pas assez attendu pour devenir complètement ce qu’il a vu.

Il se peut que même le petit nombre de ceux qui ont la charge de l’apostolat, ne l’aient pas parfaitement assimilé et réalisé en eux-mêmes, et qu’ils transmettent au grand nombre de leurs successeurs un pouvoir de l’Esprit qui va s’affaiblissant.

Il se peut que la société ne soit pas prête intellectuellement, vitalement, éthiquement ni psychologiquement, si bien que l’acceptation définitive de l’idée spirituelle par la société peut être aussi le prélude de son avilissement et de sa déformation, et qu’alors l’Esprit se retire ou soit amoindri.

Chacune de ces éventualités peut se présenter, ou toutes à la fois, et, par suite, comme il est arrivé si souvent dans le passé, même si un progrès est accompli et un important changement réalisé, ce ne sera pas le changement décisif qui seul peut recréer l’humanité à une image plus divine.

*

Quel état de la société, et quelle condition mentale de la collectivité humaine, seront donc les plus favorables à ce changement, de sorte que même s’il ne peut s’effectuer immédiatement, il puisse du moins préparer son chemin d’une façon plus décisive qu’il n’a été jusqu’à présent possible ?

Car il semble que ce soit là le point le plus important ; c’est ce manque de préparation, cette inaptitude de la société ou du mental collectif de l’humanité, qui a toujours été la grande pierre d’achoppement.

La maturité du mental collectif est d’une importance capitale ; car même si l’état de la société, même si le principe et la règle qui la gouvernent, s’opposent au changement spirituel, même si sa structure appartient presque totalement à l’ordre vital extérieur, économique et mécanique, comme c’est assurément le cas dans les masses humaines actuelles, on peut néanmoins espérer faire un pas en avant dans un avenir peu lointain si le mental collectif s’ouvre peu à peu aux idées propres à l’ordre supérieur qui finalement doit être, et si les aspirations nées de ces idées commencent à remuer le cœur des hommes.

Or le premier signe capital de ce progrès doit être l’apparition d’une conception subjective de la vie qui reconnaîtra que la seule chose de première et ultime importance est l’idée de l’âme, de l’être intérieur et de ses pouvoirs, de ses possibilités, son développement, son expression, et la création d’un milieu vrai, beau et favorable à cette âme.

Il faut qu’apparaissent les signes précurseurs d’un âge subjectif dans la pensée de l’humanité et dans son effort social.

*

Il est probable que ces idées se révéleront tout d’abord dans la philosophie, la pensée psychologique, les arts, la poésie, dans la peinture, la sculpture, la musique, dans les conceptions principales de l’éthique, dans la façon dont les penseurs appliqueront les principes subjectifs aux questions sociales, et peut-être même — bien que ce soit là une tentative périlleuse — à la politique et à l’économie, ce limon réfractaire, dur comme un roc, qui résiste à tout, sauf à un traitement grossièrement utilitaire.

Des horizons nouveaux et inattendus s’ouvriront dans la science, ou du moins dans la recherche, puisque l’orthodoxie refuse encore le nom de science à la tendance subjectiviste et à ses investigations les plus fructueuses.

Des découvertes auront lieu qui aminciront les cloisons entre l’âme et la matière ; des tentatives seront faites pour étendre les connaissances exactes aux domaines psychologiques et psychiques, et l’on reconnaîtra que ces domaines ont leurs lois propres, différentes des lois physiques, mais qui n’en sont pas moins des lois, même si elles échappent aux sens extérieurs et sont infiniment plus souples et plus subtiles.

La religion fera effort pour rejeter le poids du passé, sa matière morte, et à revivifier ses forces aux sources de l’esprit.

Tels sont les signes certains, sinon des choses à venir, du moins de leur grande possibilité ; ce sont les signes d’un effort qui se fera sûrement, d’une tentative nouvelle qui aura sans doute une envergure plus vaste et bénéficiera d’une intelligence mieux préparée, capable non seulement de sentir mais de comprendre la Vérité qui veut se faire entendre.

Nous pouvons dès maintenant observer quelques-uns de ces signes, bien qu’ils émergent à peine, et d’une façon sporadique, et ne se soient pas encore suffisamment développés pour autoriser une certitude confiante.

Quand ces premiers essais hésitants auront trouvé ce qu’ils cherchent, alors les tendances nouvelles pourront être appliquées avec succès à une refonte de la vie humaine.

Jusque-là, il est probable que l’on ne réalisera guère mieux qu’une préparation intérieure, et, pour le reste, des expériences radicales ou révolutionnaires plus ou moins douteuses qui s’en prendront au détail de l’énorme et encombrante machine sous laquelle la vie maintenant peine et gémit.

*

Il se peut qu’un âge subjectif s’arrête encore très loin de la spiritualité ; car la tendance subjective n’est qu’une première condition, non la chose elle-même, non la fin de l’histoire.

Il se peut très bien que la recherche de la Réalité, du vrai moi de l’homme, suive l’ordre naturel décrit par l’Upanishad dans son apologue profond sur les recherches de Bhrigu, fils de Varuna.

Tout d’abord, le chercheur découvrit que la Réalité ultime était la Matière, et que l’être physique et matériel, l’homme extérieur, était notre seul moi, notre unique esprit.

Puis il choisit la vie comme seule Réalité, déclarant que l’être vital était le moi et esprit.

Au troisième essai, il pénétra le Mental et l’être mental, et ce n’est qu’après cela qu’il put dépasser cette subjectivité superficielle et, à travers la Conscience-de-Vérité supramentale, atteindre à la Réalité éternelle, bienheureuse, à jamais créatrice, dont les trois autres sont les enveloppes.

Mais il est possible que l’humanité ne soit pas aussi persévérante ni aussi plastique que le fils de Varuna ; la recherche peut s’arrêter court, n’importe où.

C’est seulement s’il est décidé que l’heure est venue pour l’homme de réussir enfin et de faire la grande découverte, que l’Esprit brisera chaque formule insuffisante sitôt qu’elle aura pris forme et précipitera la pensée humaine vers une découverte plus vaste, et finalement vers la plus vaste et la plus lumineuse de toutes.

C’est un peu ce qui vient de se produire, mais d’une façon très extérieure encore et très superficielle.

Après la formule matérialiste qui a gouverné la plus grande partie du dix-neuvième siècle et fait peser sur l’homme la servitude la plus lourde qu’il ait jamais dû porter — l’enchaînement à la machinerie de la vie matérielle extérieure —, notre première tentative pour percer jusqu’à la réalité vivante des choses et dépasser la conception mécanique de la vie et de la société nous a plongés dans un vitalisme de surface, qui avait déjà commencé à gouverner la pensée, jusqu’au jour où ces deux formules, inextricablement entrelacées, se sont enflammées et jetées dans le bûcher tragique de la guerre mondiale.

L’« élan vital » ne nous a apporté aucune délivrance ; il s’est seulement servi de la mécanique déjà créée, mais avec une insistance plus fiévreuse et un effort véhément pour vivre plus rapidement, plus intensément, avec une volonté démesurée d’agir et de réussir, d’étendre la pure énergie de vivre, ou de faire en sorte que la vie collective atteigne à une efficacité de plus en plus gigantesque.

Il ne pouvait pas en être autrement, même si ce vitalisme avait été moins superficiel et moins extérieur, plus authentiquement subjectif.

Vivre, agir, croître et accroître la force vitale, comprendre, utiliser et satisfaire l’impulsion intuitive de la vie, ne sont pas des choses mauvaises en soi ; ce sont même d’excellentes choses si elles sont correctement recherchées et correctement utilisées, c’est-à-dire si elles sont dirigées vers un but qui dépasse la pure impulsion vitale et gouvernées par ce quelque chose au-dedans qui est supérieur à la vie.

La Puissance de Vie est un instrument, non un but.

Dans l’échelle ascendante, c’est le premier grand instrument subjectif et supraphysique de l’Esprit, la base de toute action et de toute entreprise.

Mais une Puissance de Vie qui ne voit rien au-delà d’elle-même, qui ne sert rien que ses propres exigences et ses propres impulsions organisées, sera bientôt semblable à la force de la vapeur actionnant une machine sans conducteur, ou à une machine dont la force locomotrice fait du conducteur son serviteur et non son maître.

Avec l’intellect pour serviteur, elle ne peut que grossir les forces naturelles du monde matériel en y ajoutant l’incontrôlable poussée d’une haute et immense vague de titanisme — ou peut-être même d’un démonisme enflammé, infernal —, une impulsion qui sans trêve ni mesure cherche à créer, à s’approprier, à s’étendre, et aboutira sans doute à quelque invention violente, énorme, « colossale », prédestinée par sa nature même à l’excès et à la ruine, parce que la lumière n’y est pas, ni la vérité de l’âme ni l’assentiment des dieux en leur volonté et leur connaissance calmes et éternelles.

*

Mais par-delà le subjectivisme du moi vital, existe la possibilité d’un subjectivisme mental qui, émergeant du vitalisme prédominant et s’appuyant (en la corrigeant) sur la conception déjà admise de l’âme en tant qu’âme de la Vie en action, ressemblerait peut-être tout d’abord à un pragmatisme hautement mentalisé.

Cette première étape est annoncée par une tendance croissante à rationaliser entièrement l’homme et son existence, à régenter la vie individuelle et sociale selon un plan scientifique bien structuré et fondé sur la découverte des réalités humaines et des réalités de la vie.

Cette tentative est vouée à l’échec parce que la raison et le rationalisme ne sont pas la totalité de l’homme et de la vie : la raison n’est qu’un interprète intermédiaire, non le connaissant, le créateur et maître originel de notre être ou de l’existence cosmique.

En outre, le mental ne peut que mécaniser la vie plus intelligemment qu’elle ne l’a été dans le passé ; c’est tout ce que les nouveaux maîtres à penser semblent capables d’accomplir pour l’humanité, la seule solution qu’ils puissent découvrir pour résoudre les énormes problèmes qui nous déchirent.

Toutefois, on peut concevoir que cela conduise par la suite à une conception plus haute de l’homme en tant qu’être mental, en tant qu’âme dans le mental qui doit grandir individuellement et collectivement dans une vie et un corps, suivant le jeu d’une existence mentale en constante expansion.

Cette conception plus large reconnaîtrait que la grandeur de l’existence humaine ne vient pas de la seule efficacité matérielle, ni même du jeu complexe de ses forces vitales et dynamiques, ni seulement par la maîtrise des énergies de la Nature physique à l’aide de l’intellect et pour la satisfaction des instincts vitaux — ce qui serait simplement une intensification de son mode d’existence actuel —, mais par l’élargissement de son être mental et psychique, par la découverte, l’émergence et l’organisation de sa nature subliminale et de ses pouvoirs, et l’utilisation d’un mental et d’une vie plus vastes en nous qui attendent d’être découverts.

Elle considérerait la vie comme une occasion d’exprimer la joie et le pouvoir de la connaissance, la joie et le pouvoir de la beauté, la joie et le pouvoir d’une volonté humaine maîtrisant non seulement la Nature physique, mais la Nature vitale et mentale dont elle découvrirait les pouvoirs secrets et encore insoupçonnés, les utilisant pour la plus grande libération de l’homme enchaîné aux limitations de sa vie corporelle.

Elle établirait de nouvelles relations psychiques, trouverait un pouvoir plus souverain de réaliser l’idée en acte, et des moyens intérieurs de surmonter les obstacles de la distance et de la division, au point que même les derniers et miraculeux accomplissements de la science matérielle en paraîtraient insignifiants.

Un développement de ce genre est fort éloigné des rêves de la masse des hommes, mais déjà certains signes, déjà certains présages, pour timides qu’ils soient, laissent entrevoir une telle possibilité ; déjà, un grand nombre d’individus émettent des idées qui vont dans ce sens, et peut-être sont-ils, à cet égard, l’avant-garde encore méconnue de l’humanité.

Il n’est pas impossible que derrière les voix matinales et confuses du moment, la lumière attende sous l’horizon, prête à se lever dans toute sa splendeur.

Cydista aequinoctialis – Bignone – Émotions collectives ouvertes au Divin

Si cette nouvelle orientation de la pensée de l’homme et de ses efforts, de ses conceptions de la vie, venait à s’imposer au mental collectif, elle entraînerait évidemment une révolution profonde dans toutes les sphères de l’existence humaine.

Celle-ci y trouverait aussitôt une atmosphère nouvelle, un ton nouveau, un esprit plus élevé et de plus vastes horizons, un but plus grand.

Elle pourrait facilement créer une science qui maîtriserait réellement les pouvoirs du monde physique, au lieu de les asservir d’une façon contingente et mécanique, et qui ouvrirait peut-être les portes d’autres mondes.

Elle pourrait donner à l’art et à la beauté une plénitude auprès de laquelle la grandeur du passé paraîtrait plutôt pâle, et sauverait le monde du règne de la laideur utilitaire — qui laisse les hommes étonnamment insensibles — dont elle est encore affligée.

Elle ouvrirait des voies de communication plus étroites et plus libres entre les intelligences humaines, et, on peut l’espérer, créerait entre les cœurs, entre les vies, des échanges plus bienveillants.

Ses réalisations ne s’arrêteraient pas nécessairement là ; l’homme pourrait s’aventurer vers des réalisations plus hautes encore, dont celles-ci ne seraient que le prélude.

Ce subjectivisme mental et psychique aurait ses dangers, de plus grands dangers même que ceux qui accompagnent un subjectivisme vital, parce que son pouvoir d’action aussi serait plus grand ; mais il aurait ce que le subjectivisme vital n’a pas et peut difficilement avoir : l’avantage d’un discernement perspicace, de fortes sauvegardes et une puissante lumière libératrice.

*

Dans cette difficile ascension de la matière à l’esprit, le subjectivisme vital est sans doute une étape nécessaire du développement humain.

La raison principale de l’échec des précédentes tentatives de spiritualisation de l’humanité, est qu’elles ont voulu spiritualiser d’un seul coup l’homme matériel, par une sorte de fulgurant miracle ; la chose est possible, certes, mais le miracle n’aura probablement pas un caractère durable s’il saute les étapes de l’ascension et laisse les niveaux intermédiaires inexplorés, et par conséquent non maîtrisés.

La tentative peut réussir pour certains individus (pour ceux qui se sont préparés dans une existence antérieure, dirait la pensée indienne), mais elle doit nécessairement échouer pour la masse.

Quand il dépasse le petit nombre, le vigoureux miracle de l’esprit fléchit ; incapable de transformer par la force intérieure, la nouvelle religion — car c’est bien ce que cela devient — essaie de sauver par des moyens extérieurs ; elle s’empêtre dans la ronde mécanique de ses propres instruments, perd l’esprit et périt rapidement ou se décompose peu à peu.

Tel est le sort qui frappe toutes les tentatives vitales, intellectuelles, mentales et spirituelles lorsqu’elles veulent, principalement ou exclusivement, agir sur l’homme matériel à travers son mental physique ; l’entreprise s’écroule sous le mécanisme qu’elle crée, elle devient l’esclave et la victime de la machine.

C’est la revanche de notre nature matérielle, elle-même mécanique, sur toutes ces tentatives violentes : elle attend son heure afin de les dominer par les concessions mêmes qu’elles ont faites à sa propre loi.

Si l’humanité doit être spiritualisée, il faut d’abord, dans la masse, qu’elle cesse d’être l’homme matériel ou vital et qu’elle devienne l’être psychique et l’être mental véritable.

On peut se demander si pareil progrès, pareille conversion massive sont possibles ; mais s’ils ne le sont pas, la spiritualisation de l’humanité dans son ensemble est une chimère.

*

De ce point de vue, il existe une circonstance très favorable, un signe prometteur, c’est que la roue de la civilisation a décrit, dans le passé comme dans le présent, une courbe ascendante, partant d’une connaissance physique solide pour sonder l’un après l’autre les pouvoirs de plus en plus élevés qui servent d’intermédiaires entre la Matière et l’Esprit.

Dans les temps modernes, l’intellect humain a tout d’abord été amené à épuiser les possibilités du matérialisme par une gigantesque action sur la vie et sur le monde, en considérant la Matière comme la seule réalité, la Matière comme l’Éternel, la Matière comme le Brahman, annam brahma.

Puis il s’est mis à concevoir l’existence comme la vaste pulsation d’une immense Vie en évolution, créatrice de la Matière, et il a organisé notre existence en considérant la Vie comme la réalité originelle, la Vie comme le grand Éternel, prânô brahma.

Et déjà, une troisième conception est en germe dans l’intellect humain : la découverte d’un vaste Mental intérieur en évolution (autre que notre mentalité de surface) qui se révèle à lui-même et s’exprime, et qui serait le pouvoir maître de l’existence.

Cela devrait nous conduire à une fructueuse tentative d’organisation de nos possibilités et de nos manières de vivre, en considérant le Mental comme la réalité originelle, le Mental comme le grand Éternel, manô brahma.

Si ces conceptions se succédaient rapidement en évoquant largement, mais brièvement, les possibilités de chaque niveau, ce serait aussi un signe prometteur, car cela prouverait que notre nature subconsciente est prête et que nous n’avons pas besoin de nous attarder pendant des siècles à chaque étape.

Néanmoins, un âge subjectif de l’humanité est nécessairement une aventure pleine de périls et d’incertitudes, comme le sont toutes les grandes aventures de l’espèce humaine.

Elle peut errer longtemps avant de se trouver, ou ne pas se trouver du tout et retomber en arrière pour répéter une nouvelle fois le cycle.

Le vrai secret ne sera découvert que si, durant la troisième étape — l’âge du subjectivisme mental —, s’affirme l’idée que le mental lui-même n’est rien autre qu’un pouvoir secondaire des opérations de l’Esprit, et que l’Esprit est le grand Éternel, la réalité originelle et unique, ayam âtmâ brahma (1), en dépit des innombrables termes qui l’expriment et le dissimulent à la fois.

(1) Dans la Taïttirîya Upanishad, Bhrigu, fils de Varuna, découvre successivement que la Matière est Brahman, annam brahma, puis que la Vie est Brahman, prânô brahma, que le Mental est Brahman, manô brahma, enfin que l’Esprit est Brahman, ayam âtmâ brahma. (Note de l’éditeur)

Alors seulement, commencera la tentative réelle et décisive : la vie et le monde seront, dans toutes les directions, étudiés, connus, traités comme une expression de l’Esprit qui se découvre Lui-même.

Alors seulement, deviendra possible un âge spirituel de l’humanité.

Viscum album – Gui – Signe de l'Esprit

Discuter d’une façon adéquate de tout ce que cela implique — et toute discussion inadéquate est stérile —, dépasse le cadre de notre étude, car nous devrions examiner une connaissance rare et qui n’en est partout qu’à ses débuts.

Il nous suffira de dire qu’une société humaine spirituelle chercherait au départ à réaliser trois vérités essentielles de l’existence, trois vérités que la Nature tout entière semble vouloir dissimuler sous leurs contraires et qui, par conséquent, ne sont encore que des mots ou des rêves pour la masse de l’humanité : Dieu, liberté, unité ne font qu’un, car on ne peut réaliser la liberté ni l’unité à moins de réaliser Dieu ; on ne peut posséder la liberté ni l’unité à moins de posséder Dieu, à moins de posséder à la fois son Moi le plus haut et le Moi de toutes les créatures.

Ce que nous appelons d’ordinaire liberté et unité, n’est rien autre qu’une tentative de notre servitude et de notre division pour échapper à elles-mêmes en fermant les yeux, tandis qu’elles font des pirouettes autour de leur propre centre.

Quand l’homme est capable de voir Dieu et de posséder Dieu, il connaît la vraie liberté et atteint à une unité réelle, jamais autrement.

Et Dieu attend seulement d’être connu, tandis que l’homme le cherche partout et fabrique des idoles ; mais en fait, les idoles qu’il découvre vraiment, qu’il érige et adore effectivement, sont les images de son propre ego mental et de son propre ego vital.

Quand l’homme abandonne ce pivot de l’ego, quand cesse cette chasse-de-l’ego, alors seulement tient-il sa première chance véritable de réaliser la spiritualité dans sa vie intérieure et extérieure.

Ce n’est pas suffisant, mais c’est un commencement, une vraie porte d’entrée au lieu d’une impasse.

*

De même que les individus spirituels qui la composent, une société spiritualisée vivrait dans l’esprit et non dans l’ego, comme une âme collective et non comme un ego collectif.

Cet affranchissement du point de vue égoïste serait sa caractéristique première et la plus importante.

Mais l’élimination de l’égoïsme ne s’opérerait pas comme on le propose de nos jours, en persuadant ou en contraignant l’individu à sacrifier sa volonté, ses aspirations personnelles et sa précieuse individualité si laborieusement conquise, à la volonté, aux desseins et à l’égoïsme collectifs de la société, et en le poussant, telle la victime des anciens sacrifices, à immoler son âme sur l’autel de cette informe et colossale idole.

Car ce serait seulement le sacrifice du petit égoïsme à l’égoïsme plus grand — plus grand seulement par sa masse, pas nécessairement par sa qualité, ni plus vaste ni plus noble, car un égoïsme collectif, somme des égoïsmes individuels, n’est pas plus un dieu à adorer que l’égoïsme de l’individu : c’est un fétiche aussi défectueux, et souvent plus laid et plus barbare.

Ce à quoi l’homme spirituel aspire en perdant son ego, c’est à trouver le moi qui est un en tous et qui est parfait et complet en chacun, et en vivant en ce Moi, à grandir à l’image de sa perfection — individuellement, notons-le, et pourtant avec une universalité qui embrasse tout en la circonférence consciente de sa nature.

Dans les anciennes Écritures de l’Inde, il est dit qu’au second âge du cycle, l’âge du Pouvoir,  Vishnu descend comme roi, et au troisième, l’âge des compromis et de l’équilibre, comme législateur et codificateur, tandis qu’à l’âge de la Vérité, il descend comme Yagna, c’est-à-dire comme Maître des œuvres et du sacrifice, manifesté dans le cœur de ses créatures.

C’est ce royaume de Dieu au-dedans, cette découverte de Dieu en nous-mêmes et non dans quelque ciel lointain, qu’exprimerait et représenterait extérieurement l’état de la société dans un âge de Vérité, un âge spirituel.

*

Par conséquent, une société qui aurait déjà commencé à se spiritualiser, ferait de la découverte et de la révélation du Moi divin dans l’homme, le but suprême, voire le but directeur de toutes ses activités : éducation, connaissance, science, éthique, art, structure économique et politique.

Dès lors, l’éducation tout entière serait pareille, dans une certaine et imparfaite mesure, à l’éducation culturelle des classes supérieures à l’époque védique ancienne.

Elle embrasserait toute la connaissance, mais l’esprit qui l’imprégnerait, son orientation, son but, ne seraient pas seulement l’efficacité matérielle, encore que cette efficacité ne serait nullement négligée ; ce serait la découverte et le développement du Moi, et de toutes choses comme ses pouvoirs.

Une société spiritualisée cultiverait les sciences physiques et les sciences psychiques, non pas simplement pour connaître le monde et les processus de la Nature, puis les utiliser à des fins humaines matérielles, mais davantage encore pour connaître le Divin dans le monde et à tra- vers toutes choses, au-dedans, au-dessous et au-dessus de toutes choses, et les voies de l’Esprit, avec ou sans ses masques.

L’éthique n’aurait pas non plus pour but d’ériger une règle d’action qui serait une sorte de supplément ou de correctif partiel de la loi sociale — celle-ci n’est après tout que le règne trop souvent maladroit et ignorant de la masse bipède, du troupeau humain —, mais de développer la nature divine dans l’être humain.

Quant à l’art, la société spiritualisée ne lui assignerait pas pour seul but de présenter des images du monde objectif et subjectif, mais de voir ces mondes avec la vision signifiante et créatrice qui passe derrière les apparences, et de révéler la Vérité et la Beauté dont les choses visibles, ou invisibles pour nous, sont les formes, les masques ou les symboles et les images révélatrices.

*

Dans sa sociologie, une société spiritualisée ne traiterait pas les individus, quels qu’ils soient, depuis le saint jusqu’au criminel, comme de simples unités d’un problème social — que l’on doit engrener dans une machine habilement combinée et niveler dans le moule social ou broyer et éjecter —, mais comme des âmes douloureuses, prises au filet, et qu’il faut secourir, des âmes en croissance qu’il faut encourager à grandir, ou des âmes développées qui peuvent donner de l’aide et de la force à des esprits encore adolescents.

Le but de l’économie politique ne serait pas de créer une formidable machine de production fondée sur la coopération ou la concurrence, mais de donner aux hommes — et pas seulement à quelques-uns mais à tous, et à chacun selon sa plus haute mesure — la joie du travail suivant leur nature particulière et le libre loisir de croître intérieurement, et une vie à la fois simple, riche et belle.

En politique, la société spiritualisée ne considérerait pas les nations en leur vie interne comme d’énormes machines étatiques, disciplinées et cuirassées, où l’homme doit vivre pour le bien de la machine, l’adorant comme son Dieu ou comme son moi plus large, content de tuer les autres sur son autel au premier appel et de s’y saigner lui-même pour que la machine demeure intacte et puissante et qu’elle devienne toujours plus vaste, plus complexe, plus pesante — une mécanique toujours plus efficace et complète.

La société spiritualisée ne considérerait pas non plus les nations ou les États en leurs rapports mutuels comme des machines malfaisantes, destinées à s’empoisonner mutuellement en temps de paix, et à lancer leurs troupes à l’assaut de l’ennemi, et des foules désarmées, en temps de conflit, vomissant hommes et projectiles, missionnaires du meurtre, tels les avions et les chars ennemis sur les champs de bataille des temps modernes.

Elle considérerait les peuples comme des âmes collectives, verrait la Divinité secrète dans les collectivités humaines et qui doit s’y dévoiler, et comprendrait que ces âmes collectives sont destinées, comme les individus, à croître suivant leur propre nature et, par cette croissance, à s’aider l’une l’autre et à aider l’espèce entière au seul travail commun de l’humanité.

Et ce travail est de trouver le Moi divin dans l’individu et dans la collectivité, de réaliser spirituellement, mentalement, vitalement et matériellement ses possibilités les plus hautes, les plus vastes, les plus riches et les plus profondes, dans la vie intérieure des hommes comme dans leur action et dans leur nature extérieures.

Hydrangea – Hortensia – Harmonie collective

Car c’est à l’image du Divin intérieur que les hommes, que la race humaine tout entière doivent croître ; ce n’est pas une idée ni une règle extérieure qui doivent leur être imposées du dehors.

Par conséquent, la loi la plus honorée en l’âge spirituel de l’humanité, sera celle d’une liberté intérieure croissante.

Il est vrai que tant que l’homme ne s’est pas approché d’assez près de la connaissance de soi, et engagé résolument sur cette voie, il ne peut échapper à la loi de la contrainte extérieure, et tous ses efforts pour s’y soustraire restent vains.

Aussi longtemps que cela dure, il est et demeure l’esclave d’autrui : l’esclave de sa famille, de sa caste, de son clan, de son Église, sa société, sa nation ; il ne peut être qu’esclave, et eux non plus ne peuvent s’empêcher de lui imposer leur contrainte brutale et mécanique, parce que, comme lui, ils sont les esclaves de leur propre ego et de leur nature inférieure.

Nous devons sentir la contrainte de l’Esprit et obéir à l’Esprit si nous voulons établir notre droit intérieur à échapper aux autres contraintes : nous devons faire de notre nature inférieure l’esclave volontaire, l’instrument conscient et illuminé de l’Être divin en nous, ou son vassal, son conjoint, son associé ennobli mais toujours spontanément soumis.

Cette soumission est en effet la condition de notre liberté, puisque la liberté spirituelle n’est pas l’affirmation égoïste de notre vie et de notre mental séparés, mais l’obéissance à la Vérité divine qui est en nous et dans les éléments de notre nature et dans tout ce qui nous entoure.

Mais, remarquons-le, Dieu respecte la liberté des éléments naturels de notre être et il leur donne de l’espace pour croître selon leur nature particulière afin que, par cette croissance naturelle, et non par leur anéantissement, ils puissent trouver le Divin qui est en eux-mêmes.

La soumission qu’ils acceptent finalement, complète et absolue, doit être une soumission volontaire, parce qu’ils auront reconnu leur propre source de lumière et de pouvoir, et qu’ils aspireront à leur être le plus haut.

C’est pourquoi, même au stade non régénéré, on s’aperçoit que la croissance et l’action les plus saines, les plus vraies et les plus vivantes sont celles qui se déroulent dans la liberté la plus large, et que toute contrainte excessive engendre, soit la loi d’une atrophie graduelle, soit des tyrannies, corrigées ou guéries par le déchaînement de furieux désordres.

Dès que l’homme en vient à connaître son moi spirituel, par cette découverte et même souvent par cette seule recherche, comme l’ont vu la pensée et la religion anciennes, il échappe à la loi extérieure et entre dans la loi de la liberté.

*

Un âge spirituel de l’humanité percevra cette vérité.

Il n’essayera pas de perfectionner l’homme par la Machine, ni de le faire tenir droit en ligotant tous ses membres.

Il ne présentera pas aux citoyens leur moi supérieur en la personne de l’agent de police, du fonctionnaire, du caporal, ni, par exemple, sous la forme d’une bureaucratie socialiste ou d’un soviet ouvrier.

Son but sera, dès que possible et autant que possible, de réduire le besoin de cet élément de contrainte extérieure dans la vie humaine en éveillant la contrainte intérieure et divine de l’esprit au-dedans, et tous les moyens préliminaires dont il se servira, tendront vers ce but.

Finalement, il emploiera surtout, sinon exclusivement, la contrainte spirituelle, celle-là même que l’individu spirituel peut exercer sur ceux qui l’entourent — et une société spirituelle pourrait le faire mieux encore qu’un individu —, une contrainte qui, en dépit de toutes les résistances intérieures et de tous les démentis extérieurs, éveille en nous l’attirance impérieuse de la Lumière, le désir et le pouvoir de croître à l’image du Divin, chacun selon sa propre nature.

Car, dans une société parfaitement spiritualisée, tous les hommes seront profondément libres, comme le rêve l’anarchiste spirituel, et ceci parce que la condition préliminaire aura été remplie.

À ce stade, chaque homme suivra, non pas sa propre loi indépendante du reste, mais la loi, la Loi divine, parce qu’il sera une âme vivant dans la Réalité Divine et non un ego vivant principalement ou entièrement pour son propre intérêt et pour ses propres fins.

Sa vie sera conduite par la loi de sa nature divine libérée de l’ego.

*

Cela ne signifiera pourtant pas que toute la société humaine se morcellera en autant d’actions individuelles isolées ; car le troisième mot de l’Esprit est l’unité.

Cependant, la vie spirituelle s’épanouit, non dans une unité indifférenciée, mais dans une unité consciente et diversifiée.

Chaque homme doit grandir à l’image du Divin en lui-même et par son être individuel propre ; une liberté grandissante est donc une nécessité de l’être à mesure qu’il se développe, et la liberté parfaite est le signe et la condition de la vie parfaite.

Et puisque le Divin que l’individu voit en lui-même, il le voit également en tous les autres, comme le même Esprit en tous, trouver une unité intérieure grandissante avec autrui représente une autre nécessité de son être, et l’unité parfaite est le signe et la condition de la vie parfaite.

Voir et trouver le Divin en soi-même, mais voir et trouver en même temps le Divin en tous ; rechercher sa propre libération ou sa perfection individuelle, mais rechercher aussi la libération et la perfection des autres, telle est la loi complète de l’être spirituel.

Si la divinité recherchée était quelque déité séparée à l’intérieur de soi-même et non le Divin unique, ou si l’on ne cherchait Dieu que pour soi-même, alors, certes, le résultat pourrait être un égoïsme grandiose — l’égoïsme olympien d’un Goethe ou l’égoïsme titanesque imaginé par Nietzsche — ou ce pourrait être une connaissance de soi isolée, l’ascétisme de la tour d’ivoire ou le pilier du stylite.

Mais celui qui voit Dieu en tous, servira Dieu en tous, librement, par amour.

C’est-à-dire qu’il cherchera non seulement sa propre liberté mais la liberté de tous, non seulement sa propre perfection mais la perfection de tous.

Il ne sentira la perfection de son individualité que dans l’universalité la plus vaste, la plénitude de sa vie individuelle, dans l’unité avec la vie universelle.

Il ne vivra pas pour lui-même, ni pour l’État ou pour la société — pour l’ego individuel ou l’ego collectif —, mais pour quelque chose de bien plus grand : pour Dieu en lui-même et pour le Divin dans l’univers.

L’âge spirituel sera prêt à s’instaurer quand le mental collectif de l’homme s’éveillera à ces trois vérités : divinité, liberté, unité, et qu’il sera ou désirera être mû par ce triple Esprit ou cet Esprit triple-en-un.

Ce sera le signe que le cycle du développement social que nous avons examiné, quittera la ronde de ses répétitions incomplètes pour s’engager vers le but sur une nouvelle ligne ascendante.

Ayant commencé, comme nous l’avons supposé, par un âge symbolique où l’homme sentait derrière toute vie une grande Réalité qu’il cherchait à travers des symboles, le cycle social atteindra un âge où l’homme commencera à vivre dans cette Réalité, non plus à travers le symbole ni par le pouvoir du type ou de la convention ou de la raison individuelle et de la volonté intellectuelle, mais selon sa nature la plus haute, qui sera la nature même de cette Réalité enfin réalisée dans les conditions — pas nécessairement identiques à celles qui prévalent actuellement — de l’existence terrestre.

C’est cela que les religions ont entrevu avec une intuition plus ou moins adéquate, mais le plus souvent comme dans un miroir, obscurément, et c’est ce qu’elles ont appelé le Royaume de Dieu sur terre — le royaume intérieur de Dieu dans l’esprit de l’homme, et, par conséquent, son royaume extérieur dans la vie des peuples, car l’un est le résultat matériel de la réalisation de l’autre.

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