Suite de l'exploration de

La Vie Divine de Sri Aurobindo 

Chapitre 19 : La Vie

L’énergie prânique est la vie des créatures ;

car c’est elle que l’on appelle le principe universel de la vie.

Taittirîya Upanishad. II. 3.

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Qu’est-ce donc que la Vie ? et quelle relation a-t-elle avec le Supramental, cette suprême trinité de Satchidânanda qui œuvre dans la création au moyen de l’Idée-Réelle ou Conscience-de-Vérité? De quel principe dans la trinité prend-elle naissance? ou de quelle nécessité, divine ou non divine, de la Vérité ou de l’illusion, provient son être ?

Un cri retentit d’âge en âge : la Vie est un mal, un mirage, un délire, une folie que nous devons fuir pour entrer dans le repos de l’être éternel. Et, en admettant que cela soit vrai, quelle en est la raison ? Pourquoi l’Éternel s’est-Il gratuitement infligé ce mal, pourquoi s’est-Il imposé ce délire ou cette folie, ou l’a-t-Il imposé à toutes les créatures engendrées et trompées par Sa terrible Mâyâ ?

Ou ne serait-ce pas plutôt un principe divin qui s’exprime ainsi, un pouvoir de la Joie de l’être éternel qui devait s’exprimer et s’est ainsi projeté dans l’Espace et le Temps, dans ce perpétuel jaillissement des millions et des millions de formes de vie qui peuplent les innombrables mondes de l’univers ?

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La vie - Chapitre 19

Commentaire :

Ce cri qui retentit d'âge en âge, je l'ai souvent ressenti, douloureusement, une révolte si profonde et si intime de cette vie si absurde, fausse et artificielle, à la différence qu'il s'agit d'une identification ignorante. En réalité, c'est le cri qui est douloureux et non nous-mêmes. C'est une première chose à rectifier. C'est la souffrance qui souffre disait Mère.

Et si la Vie est un pouvoir divin, un pouvoir de la Joie de l'être éternel, comme l'affirme Sri Aurobindo, la vie peut être perçue autrement que la.... vallée de larmes de Voltaire. Ainsi, nous pouvons remettre en question notre conception-perception de la vie. 

La Vie n'a pas encore révélée tous ses secrets....

Rien que cela suffirait à faire un chemin mais continuons avec le paragraphe suivant qui nous guide vers une compréhension plus juste de la vie. 

Lorsque nous étudions cette Vie telle qu’elle se manifeste sur terre, avec la Matière pour base, nous remarquons qu’elle est essentiellement une forme de l’unique Énergie cosmique, un mouvement ou un courant dynamique de cette Énergie positive ou négative, un acte ou un jeu constant de la Force qui construit les formes, les dynamise par un flux continuel de stimulations et les maintient par un processus incessant de désintégration et de renouvellement de leur substance.

Ce qui semblerait indiquer que l’opposition naturelle entre la mort et la vie est une erreur de notre mentalité, une de ces fausses oppositions — fausses pour la vérité intérieure, bien que valables dans l’expérience concrète superficielle — que, trompée par les apparences, elle introduit constamment dans l’unité universelle.

La mort n’a de réalité que comme processus de la vie. La désintégration de la substance et le renouvellement de la substance, la préservation de la forme et le changement de forme sont le processus constant de la vie ; la mort n’est qu’une rapide désintégration résultant de la nécessité, pour la vie, de changer et de varier son expérience dans les formes.

Même à la mort du corps, il n’y a point cessation de la Vie ; simplement, le matériau d’une forme de vie se désagrège pour servir de matériau à d’autres formes de vie.

De même, nous pouvons être sûrs, selon la loi uniforme de la Nature, que s’il existe dans la forme corporelle une énergie mentale ou une énergie psychique, elles non plus ne sont pas détruites, mais ne font que se libérer d’une forme pour en assumer d’autres par quelque processus de métempsycose ou en insufflant l’âme dans le corps. Tout se renouvelle, rien ne périt.

La vie - Chapitre 19

Le paragraphe suivant approfondit la question en commençant à aborder l'aspect de l'unité indissoluble de la vie. C'est une base pour ce que Sri Aurobindo dira plus tard et qui pourrait avoir des effets très concrets si nous mettons en pratique cette connaissance. 

 

On pourrait en conséquence affirmer qu’une seule Vie, ou une seule énergie dynamique, imprègne tout — l’aspect matériel n’en étant que le mouvement le plus extérieur — et crée toutes ces formes de l’univers physique : Vie impérissable, éternelle qui, même si toute représentation de l’univers était entièrement abolie, continuerait néanmoins d’exister et pourrait produire à sa place un nouvel univers, et continuerait nécessairement et inévitablement de créer, à moins qu’elle ne se retienne elle-même ou ne soit retenue dans un état de repos par un Pouvoir supérieur.

Dans ce cas, la Vie ne serait autre que la Force qui édifie, préserve et détruit les formes dans le monde ; c’est la Vie qui se manifeste sous la forme de la terre aussi bien qu’en la plante qui croît sur la terre et dans les animaux qui se maintiennent en vie en dévorant la force vitale de la plante ou en se dévorant les uns les autres.

Toute existence terrestre est une Vie universelle qui prend la forme de la Matière. Dans ce but, elle pourrait cacher le processus de vie dans le processus physique avant d’émerger comme sensibilité submentale et vitalité mentalisée, mais elle n’en serait pas moins, tout du long, le même principe de Vie créateur.

Plus loin, Sri Aurobindo explique que d'une façon plus générale, ce que nous appelons la vie est la réponse que nous apportons aux chocs de l'existence. Et il ajoute :

Il y a eu réception et réponse vibratoire, ainsi qu’une volonté de croître et d’être indiquant une organisation submentale, vitale-physique de la conscience-force cachée dans la forme de l’être.

De même qu’il y a une énergie dynamique constante en mouvement dans l’univers, qui assume diverses formes matérielles plus ou moins subtiles ou grossières, de même il semblerait qu’en chaque corps ou objet physique, plante, animal, ou métal, une force dynamique constante et identique se trouve emmagasinée et active ; un certain échange entre ces deux formes d’énergie produit les phénomènes que nous associons à l’idée de vie.

C’est cette action que nous reconnaissons comme l’action de l’Énergie-de-Vie, et ce qui se charge ainsi d’énergie est la Force-de-Vie. L’Énergie-du-Mental, l’Énergie-de-Vie, l’Énergie matérielle sont différents dynamismes d’une seule Force cosmique.

La vie - Chapitre 19

Après avoir expliqué que cette Force-de-Vie était présente partout, jusque dans l'atome, Sri Aurobindo résume brièvement le processus.

 

Fondamentalement, cette Force est le Chit-Tapas ou Chit-Shakti du Védânta, la conscience-force, la force consciente inhérente à l’être-conscient, qui se manifeste comme énergie nerveuse pleine de sensations submentales dans la plante, comme sens- de-désir et volonté-de-désir dans les formes animales primitives, comme sens et force conscients de soi dans l’animal qui évolue, comme volonté et connaissance mentales qui, en l’homme, couronnent tout le reste.

La Vie est une gradation de l’Énergie universelle où s’opère le passage de l’inconscience à la conscience ; elle en est un pouvoir intermédiaire, latent ou submergé dans la Matière ; délivrée par sa propre force, elle accède à l’être submental et finalement, délivrée par l’émergence du Mental, elle réalise toutes les possibilités de sa dynamis.

Terminons avec le dernier paragraphe de ce chapitre. 

La Vie se révèle être alors essentiellement et partout identique, depuis l’atome jusqu’à l’homme, l’atome contenant le matériau et le mouvement subconscients de l’être qui, libérés, deviennent la conscience dans l’animal, la vie végétale servant d’étape intermédiaire dans l’évolution.

La Vie est en réalité une opération universelle de la Force-Consciente agissant subconsciemment sur la Matière, et en elle ; c’est l’opération qui crée, maintient, détruit et recrée les formes ou les corps et qui, par le jeu de la force nerveuse, autrement dit par les courants interactifs d’énergie stimulatrice, essaie d’éveiller la sensation consciente dans ces corps.

Il y a trois stades dans cette opération : le plus bas est celui où la vibration est encore plongée dans le sommeil de la Matière, entièrement subconsciente, au point de paraître tout à fait mécanique ; le stade intermédiaire est celui où elle devient capable d’une réponse, encore submentale, mais juste à la frontière de la conscience telle que nous la concevons ; le plus haut est celui où la vie élabore une mentalité consciente sous la forme d’une sensation mentalement perceptible qui, dans cette transition, devient la base du développement du mental sensoriel et de l’intelligence.

Commentaire

Je m'arrête une première fois ici pour attirer l'attention sur cette dernière phrase : que la sensation soit à la base du développement du mental.... sensoriel, cela peut se comprendre. Mais que la sensation soit aussi la base de l'intelligence, devrait nous intriguer. 

Continuons d'explorer ce dernier paragraphe. 

C’est au stade intermédiaire que nous concevons la Vie comme distincte de la Matière et du Mental, mais en fait elle est identique à tous les stades, étant toujours un moyen terme entre le Mental et la Matière, constituant l’une, animée par l’autre.

C’est une opération de la Force-Consciente qui n’est ni une simple formation de substance, ni une opération du mental, avec la substance et la forme comme objet d’appréhension, mais plutôt une dynamisation de l’être conscient, qui est la cause et le soutien de la formation de la substance, ainsi que la source et le support intermédiaires de l’appréhension mentale consciente.

La Vie, en tant que dynamisation intermédiaire de l’être conscient, libère dans l’action et la réaction sensibles une forme de la force créatrice de l’existence qui, absorbée dans sa propre substance, œuvrait subconsciemment ou inconsciemment ; elle soutient et libère dans l’action la conscience appréhensive de l’existence appelée Mental, et lui fournit une instrumentation dynamique, afin qu’elle puisse agir non seulement sur ses propres formes, mais sur les formes de la Vie et de la Matière ; elle relie également et soutient, comme moyen terme, les échanges mutuels entre le Mental et la Matière.

Ce moyen d’échange, la Vie le procure dans les courants continuels de son énergie nerveuse, dans ses pulsations portant la force de la forme comme sensation pour modifier le Mental et rapportant la force du Mental comme volonté pour modifier la Matière.

C’est donc à cette énergie nerveuse que nous pensons quand nous parlons de la Vie ; c’est le prâna ou force-de-Vie de la philosophie indienne. Mais l’énergie nerveuse n’est que la forme qu’elle assume dans l’être animal ; la même énergie prânique est présente dans toutes les formes jusqu’à l’atome, puisqu’elle est partout la même en son essence, partout la même opération de la Force-Consciente — la Force qui soutient et modifie l’existence substantielle de ses propres formes, la Force avec les sens et le mental secrètement actifs, mais d’abord involués dans la forme et se préparant à émerger, puis émergeant finalement de leur involution.

Telle est toute la signification de la Vie omniprésente qui s’est manifestée et habite l’univers matériel.

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